vendredi 26 mars 2010

Et merde!....

Ben, tiens!... V’là aut’chose... Après une semaine Platon, puis une semaine Aristote, les deux références honnies de tout athée qui se respecte, France-cul (la mal nommée) nous a fait sa semaine du “bonheur”.... En relation avec l’Université de Rennes... Pour finir, apothéose, voilà que débarquent, vendredi, Spinoza et Kant.... Et, là, je cale... Non, je ne vais pas tomber dans ce piège grossier.... Tiens, pour une fois, vous savez quoi, je vais la remettre dans ma culotte... Je ne vais pas réagir.. Rien à faire, vous ne m’aurez pas, tas d’encul-tur-és normés, normatifs et normaliens, cette fois, c’est non.. Allez vous faire voir.... Je ne répondrai pas sur votre tendance à ne considérer que les philosophes croyants, je ne démonterai pas Kant, et, en particulier, son texte cité aujourd’hui, qui n’a rien à voir avec la modernité, malgré ce que vous en annoncez, ce qui paraît pourtant facile, je ne parlerai pas de Spinoza, qui n’a jamais créé en moi aucun désir, rien à faire, cette fois, vous allez aller vous faire foutre..... Je ne vous écouterai plus qu’avec un sourire narquois, parce que, comme toute personne appelée à s’exprimer, vous avez fini, ce jour, de montrer vos limites, en tous cas pour moi.... Et, même si j’en suis conscient, mêmes si je sais que cette protestation ne concerna presque que moi, cette fois, c’est fini, je vous conchie....

samedi 13 mars 2010

Socrate, Platon, Nietzsche et France-Cul....

France-Cul, décidément.... Semaine Platon.... Semaine au cours de laquelle il ne sera question, presque exclusivement, que de Socrate... Une ambiguïté absolue.. Platon a laissé trace.. Socrate aucune... Sauf ce qu’en a transcrit Platon.... Si vous êtes ici, je suppose que vous savez que Platon est l’une des bêtes noires de F. Nietzsche, en particulier, et de beaucoup de philosophes.... Parce qu’on lui doit, c’est absolument sans conteste, l’invention de la religion et du concept de l’immortalité de l’âme... Le point sur lequel il convient ici d’insister c’est qu’on ne saura jamais ce que fut la pensée de Socrate.... Jamais!... Parce qu’il n’a jamais pris la peine de nous laisser aucune trace... Ce qui me paraît être la marque de la sagesse absolue.... Dans notre monde, l’actuel, une telle attitude est absolument incompréhensible... Imaginez tous les gens dont on parle et tâchez de me trouver un seul d’entre eux qui ne désirerait pas, à aucun prix, laisser une trace.. La réponse est péremptoire: aucun!... Moi compris.... Cette attitude est tout simplement hors du champs de compréhension. Ni mal, ni bien, ( je n’ai pas osé le “par-delà”...) ailleurs... Ce qui me donne envie de rire, c’est l’encombrement qui émane de la série d’émissions de France-Cul qui ne sait à aucun moment faire le départ entre la parole de Platon, qui est le responsable, et celle de Socrate, qui n’est responsable que d’avoir parlé... Toute personne un tantinet dubitative a pu remarquer que, de nos jours, la différence entre ce que disent nos élites et ce qu’en transcrit la Presse n’a absolument aucun rapport.... Pourtant, cette émission, dirigée par R. Enthoven, l’un des ex, cette émission, donc, a commencé par l’affirmation, non étayée, que Socrate serait lui-même l’inventeur du concept d’immortalité de l’âme... Ce qui est une pure hérésie philosophique.. et ce qui n’empêche pas que cette idée soit colportée dans les esprits de ceux qui écoutent cette radio, c’est à dire ceux qui ne pensent qu’à laisser trace, à vous dominer, à vous mépriser parce qu’ils ont la culture idoine, la bouée qui permet de surnager dans le monde violent qu’ils ont créé et qui ne repose que sur un critère: la trace que vous allez laisser.... Maintenir cette confusion, peut-être volontairement, du moins en assumant ce mensonge par omission, c’est un pur scandale!... Loin des profits des patrons voyous, du CAC 40, de l’héritage, des banques, de nos problèmes quotidiens, me direz-vous... Et bien c’est pourtant par là que ces Messieurs et Dames vous la mettent profond, très profond.... France-Cul (la mal nommée) est une radio catho.... Tout ce qui peut accréditer l’hypothèse d’un dieu lui est plaisant.. La pensée de notre pays, la France, celle des Lumières, de la laïcité, de l’anticléricalisme républicain, ce pays voit sa pensée dominée par une “école” déiste qui a pour nom ENS... La religion n’a pas, en France, de meilleur allié que la rue d’Ulm.... Une preuve, par exemple, une émission, que vous pouvez vous-même réécouter, ce qui fait une énorme différence d’avec la parole de Socrate, sur leur site: on y entend Derrida, intellectuel d’origine juive et proche de l’extrême gauche, avouer, à quelques jours de sa mort, qu’il se révèle être un très mauvais élève de la philosophie, considérée comme l’apprentissage de la mort... et sa non envie de disparaître, ses doutes au seuil du tombeau, son désir de foi... Est-il moyen plus pervers de dénaturer son oeuvre anti-déiste que de nous faire croire que, à quelques jours de l’échéance, Derrida, tel un vulgaire Voltaire, aura, finalement, hésité sur la croyance en un au-delà? Quel est le propos? Quel est le but poursuivi si ce n’est de nous donner à penser que, tant qu’on n’a pas réellement compris la tragédie que représente notre mortalité, qu’on n’en a pas peur, on ne dit rien de sérieux? De nous faire comprendre, tout à fait insidieusement que le vainqueur devant le temps, c’est bien Platon et non Socrate.. De s’inscrire, une fois pour toutes contre Nietzsche et la non-existence de dieu?


La question que pose, en arrière-fonds, cette émission, est une question typiquement socrato-platonicienne, qui, d’ailleurs, fut reprise, un jour, par un certain Coluche, à qui l’on reprochait sa participation à des émissions ”grand-public” et dont la réponse, à la fois candide et pertinente, fut: vous préférez m’y voir, moi, ou bien tous les cons qui n’attendent que ça? En résumé, devons-nous, nous-autres, qui avons à dire, renoncer à nous exprimer parce que nous jugerions que notre parole n’est d’aucune valeur par rapport au silence (antienne) ou bien occuper l’espace médiatique à la place de tous les cons qui ne pensent qu’à l’occuper?.. Je vais vous laisser un temps....

La solution à ces problèmes insolubles pourrait tenir en une locution absolument incompréhensible pour le commun des mortels: le surdon. C’est un mal dont je suis atteint. Il m’est absolument évident que Socrate est “surdoué” alors que Platon n’est qu’intelligent.... L’intelligence, au sens où nous la définissons aujourd'hui, mais également au sens où elle a toujours été définie au cours des siècles passés, est toujours considérée comme supérieure au “surdon”, qui est, j’y insiste, un trouble de la pensée, une maladie orpheline, une tare.... Dans tous les cas, l’intelligence a vaincu le “surdon”, simplement parce qu’elle est accessible, imitable, copiable, qu’on peut la singer, s’en vanter, la feindre, à condition d’être né où il faut et d’avoir fréquenté la bonne école... La seule différence entre Platon, très cultivé, intelligent, vif, mais aussi tueur, péremptoire, vainqueur, et Socrate, c’est le surdon, le mal nommé. Je suis absolument certain que Nietzsche, par exemple, était “surdoué”, ce qui le condamne, à jamais, tel Socrate, à l’isolement.....

lundi 15 février 2010

L'incertitude de Heisenberg

La vache!.. Un moment, j’ai eu peur... J’étais au clavier, là, as usual, et c’était l’heure de la philo, sur France-cul, et là!.... Badablang!... Hume, scepticisme (prononcez “skeptissizem”...) , Schrödinger, Heisenberg, l’incertitude, le doute, la physique quantique.... Tout à coup, j’avoue, j’ai chancelé.... Ach!.. Le doute!.... N’aurais-je pas tout à fait compris?.... Il m’a fallu une demi-heure.... Et trente minutes, dans la vie d’un type comme moi, c’est absolument terrible!.... Il faut que je vous avoue une tare irrémédiable: je suis un scientifique..... Et pas un amateur, hein, un estampillé.... Bac plus cinq.... Et, conséquence mais autre tare insurmontable, je suis passé à la littérature par le biais du livre d’un physicien, W. Heisenberg, qui a pour titre: physique et philosophie. Heisenberg, c’est l’inventeur du principe d’incertitude..... Comme vous n’êtes pas forcément scientifiques vous-mêmes, je vous explique ce qu’est un principe: un “truc machin” qui s’applique et que l’on n’est pas, pour l’instant, capable d’expliquer. Celui d’Archimède est célèbre... Il y eût un long temps celui de Fermat mais un petit génie a réussi, celui-là, à le démontrer.... Ce qui n’est pas rien!.. Mais démontrer que les principes, au sens mathématique, des fois, ça décrit la réalité n’est pas une nécessité absolue... La seule chose qui manque, c’est la démonstration.... Mais les principes, en général, eux, décrivent la réalité, avec ou sans... Je suis donc absolument désolé d’avouer ici que ma pensée repose sur un principe... ce qui signifie que j’espère que, quelque jour, il sera enfin démontré... Ce qui est une tare, j’en conviens.. Et, je m’en excuse, je suis donc comme tout le monde: j’ai des certitudes..... Cela avoué, on pourrait causer de la nature des certitudes de chacun.. Là, je sens qu’on va se fâcher... Et, donc, voilà que France-cul attaque au marteau-piqueur ma certitude fondatrice: le principe d’incertitude de W. Heisenberg. Tout est passible de remise en cause, vous dites? Ben, évidemment, c’est d’ailleurs pour ça que j’en suis bouleversiffié... Je pourrais vous parler de votre propre capacité à vous remettre en cause.... Ce ne serait pas triste... Mais ce ne serait qu’une défense.... Une justification....

Au bout d’une demi-heure, je me suis rendu compte que les invités de l’émission étaient tous des littéraires. Alors vous allez me dire que je me suis raccroché à mes branches... Ces foutus littéraires n’y connaissent rien en sciences et c’est donc normal, pour moi, qu’ils paraissent à côté de la plaque... Et vous aurez raison... Sauf que, si vous me lisez, vous savez que je viens de mettre le doigt sur un problème que j’ai déjà soulevé: le manque de culture scientifique qui concerne, par exemple, un homme comme Camus, qui ne conclut à “l’absurde”, à mon sens, que parce qu’il manque cruellement du recul que pourrait lui donner une culture scientifique dans sa conception de l’univers. En gros, ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas qu’il n’y a rien à comprendre.... C’est, pour le moins, un peu court.... Autrement dit : ce n’est pas parce qu’on ne trouve pas de sens à l’organisation de la matière qu’il n’y a pas de sens à l’organisation de la matière.. Mais c’est encore assez faible, comme vertige... Parce que, lorsqu’on jouit d’une éducation scientifique rigoureuse, ce dont on s’aperçoit, à terme, c’est que l’absence de sens n’est pas en soi un problème. Mieux!, que c’est la recherche de sens qui interdit de trouver un sens éventuel.... Parce que toute quête de sens est obligatoirement une réduction du champs du possible.... Pour moi, cette constatation repose sur la lecture du livre de W. Heisenberg. Je suppose qu’il existe d’autres chemins pour en arriver à ce point. Mais ce qui est essentiel dans les considérations philosophiques de Heisenberg, c’est qu’il existe des limites intangibles à notre quête de savoir, à la recherche de sens. En énonçant qu’on ne peut, mathématiquement, pas connaître à la fois la position et la vitesse d’une particule, Heisenberg pose un jalon, sème un caillou, qui nous dit une chose: on ne peut pas tout savoir. En d’autres termes: la science a ses propres limites et ne pourra pas percer tous les mystères de la matière, de la vie, de l’univers.... A partir de lui, on sait que c’est impossible.... La géométrie, me disait un maître d’école de mon enfance, c’est l’art de raisonner vrai sur des figures fausses... Et peu m’importe, en vérité, de savoir si Heisenberg a ou non découvert un vrai principe, démontrable ou non. Il a levé un coin du voile sur notre devenir: depuis lui, on sait qu’il existe, qu’il pourrait exister, des choses, des phénomènes, qu’on n’expliquera jamais. Il a fixé une borne à la connaissance. Un putain de pavé dans la mare de tous ceux qui croient que le progrès peut mener toujours plus loin. D’un point de vue littéraire ou bien psychologique, ce genre d’affirmation génère logiquement une protestation évidente: la première limite au savoir de l’Homme, c’est bien entendu l’Homme lui-même. Ce qu’il trouve dépend entièrement de ce qu’il cherche.... Mais aussi des moyens qu’il se donne pour le rechercher. En particulier de sa capacité à remettre en cause ses propres certitudes. C’est d’une logique imparable. Si j’admets que la connaissance pourrait avoir des limites, c’est qu’il m’est favorable d’admettre que la connaissance peut en avoir. C’est exactement le genre de protestation que vous soulevez lorsque vous tentez d’expliquer à un quidam que la vitesse de la lumière est une barrière infranchissable pour notre forme d’organisation. Immédiatement, vous pouvez voir dans ses yeux le doute bonhomme s’installer, doute qui repose sur une croyance: si on ne parvient pas à franchir la vitesse de la lumière, c’est évidemment parce qu’on n’a pas inventé le moteur capable de nous y propulser. Ce n’est qu’une question de temps. Et bien non. Ce n’est pas une question de progrès. C’est tout bonnement impossible. Ce genre de limite posé à l’imaginaire humain n’est pas très bien pris. Comme si on remettait en cause la liberté fondamentale de l’être humain en énonçant des vérités intangibles de cette sorte. C’est agaçant. Je pense que poser une limite au savoir humain est du même ordre. En ce sens, Heisenberg est un des rares très grands esprits de notre histoire. Une rupture véritable dans l’univers de la pensée... Mais si l’agacement est votre tasse de thé, je peux en rajouter: je connais d’autres limites aux possibilités de la matière.

Quant à mon émission, je me suis rassuré lorsque j’ai entendu l’un des intervenants expliquer très sérieusement que l’impossibilité face à laquelle nous a amenés Heisenberg tenait uniquement à la nature même de la mesure, c’est à dire à la perturbation introduite dans la mesure par l’instrument lui-même. Et ça, désolé, on n’en sait rien. Et on est bien incapable de l’affirmer. Peut-être que c’est l’instrument... Ce qui est la version la plus simpliste.... Mais peut-être que c’est une propriété intrinsèque de la matière. On n’en sait absolument rien. Et on n’en saura probablement jamais rien. Cette émission portait sur les philosophes sceptiques. Il est notable de constater que les intervenants ne semblaient pas atteints, eux-mêmes, par un doute quelconque sur la capacité de l’Homme à connaître... Mais peu importe, au fond, de savoir si oui ou non Heisenberg a énoncé ou non un principe. Un véritable principe. Qui se vérifie ou se vérifiera quoi qu’on fasse ou sache. Ce qui compte, c’est qu’il a mis le doigt sur une problématique dont tous les scientifiques les plus performants ont toujours eu une conscience vague mais profonde: l’Homme ne peut pas tout savoir. C’est un concept absolument révolutionnaire aujourd’hui encore.

mercredi 10 février 2010

L'argument du Boeing

L’un des arguments des créationistes, aujourd’hui dénommés “tenants du dessein intelligent”, est celui du “Boeing”... Voir à ce sujet “Pour en finir avec dieu”, de Richard Dawkins (ed Perrin/Tempus). Pour résumer: combien de chances pour qu’un vent soufflant sur une décharge puisse réunir en un point tous les éléments nécessaires ( qui s’y trouvent, en général!...) et puisse les assembler pour former un Boeing?.... Ne calculez pas.. C’est un sur des milliards de milliards.... Argument qui sous-entend, donc, que la machine humaine ne peut être le fruit d’un hasard, que pour en arriver à l’Homme, il faut une idée au départ.. Ce sont les “statistiques” qui nous l’enseignent. Et bien, je le crois, tout est là, effectivement... Et le problème est d’une complexité absolument effarante... A tel point que je ne sais pas par où commencer... Remarque qu’il convient de tempérer par le célèbre: “Tout est dans tout et réciproquement, le reste, c’est dans Victor Hugo!..”

Commençons par le fait que, pour ces gens, mais c’est également le cas de ceux qui s’évertuent à répondre logiquement à cet argument, tels Dawkins lui-même, pour ces gens, donc, l’organisation optimale des atomes contenus dans une décharge, c’est un Boeing... Admettez qu’on peut en douter. Personnellement, je préfère le foie gras... Mais le sous-entendu, c’est évidemment que l’organisation optimale des atomes qui peuplent la surface de la Terre est... l’Homme!... Et là!... Le moins qu’on puisse en dire, c’est que nous serions face à un anthropocentrisme évident. Nous savons aujourd’hui avec de bonnes chances de ne pas nous tromper, que l’Homme aurait pu ne pas apparaître, qu’étant apparu, il aurait pu disparaître (Voir: Avant Adam, de J. London), comme ce fut le cas de Neanderthal, et que, dans le cas où, aujourd’hui, la Terre ne serait plus peuplée d’humains, ce serait une autre espèce qui dominerait à sa surface. Mais, bien entendu, je viens de pisser dans un Stradivarius... Les créationistes ne “croient” pas en l’évolution. Ils “croient” que dieu aurait déposé l’Homme sur Terre dans sa forme définitive et à son image. Ils “croient” donc bel et bien que l’Homme est la forme suprême d’organisation des atomes dans l’univers. En résumé, ils placent la valeur de leur propre vie au-dessus de toute autre. Leur argumentation repose sur la complexité de la machine humaine. Une telle perfection ne peut pas être le fruit du hasard. Ce qui ramène, d’emblée, à la définition de la perfection. Ainsi, l’hypothèse même d’une intervention divine, puisqu’elle place l’être humain au sommet de la hiérarchie terrestre, est à la fois la question et la réponse. Dans cette logique, on perçoit clairement que le débat ne peut avoir lieu. Il n’y a pas de débat. Il ne pourrait y avoir que des preuves. Aux preuves scientifiques que nous pourrions leur asséner, à mon sens écrasantes, les créationistes répondent par le Boeing. Le hasard ne peut aboutir à une machine aussi parfaite qu’un Boeing. Mais parfaite pour qui? En quoi un Boeing est-il plus parfait que les falaises d’Etretat, par exemple? Ou qu’une fourmi? Car, il faut l’avoir présent à l’esprit, la fourmi, elle, les singes, pourraient être les fruits du hasard. L’évolution existe, pour ces gens, mais ne concerne pas l’Homme.

Cela me fait penser au cube de Mr Rubik. De toutes les possibilités de configuration de ce cube, une seule nous intéresse: celle où toutes les faces sont d’une seule couleur. Pourtant, chacune des configurations possibles est à la fois aussi probable que celle-là et a, d’un point de vue logique, autant d’intérêt. De plus, si je vous donne un cube aux faces brouillées et que je vous demande, après quelques tours de mélange, de me refaire exactement la figure que je vous ai montrée, je vous fous mon billet que vous en êtes incapable. Ce qui veut dire, en clair, que, si je vous donne une décharge, vous aurez autant de mal à faire avec ce que vous y trouvez un Boeing que de me refaire la décharge, dans l’ordre exact où elle était au départ... Il existe donc bien une finalité pré-envisagée dans le fait que l’on considère le Boeing comme ayant plus d’intérêt que la décharge. Et c’est évidemment le même problème que le précédent: la prééminence, dans l’esprit des créationistes, autant que dans celui des contradicteurs, d’une part, de l’Homme, d’une autre, de ce qui lui est utile. Les tenants du dessein intelligents se mordent la queue uniquement parce qu’ils considèrent l’Homme comme l’aboutissement absolu de l’évolution et qu’ils n’accordent aucune valeur à toute autre forme d’organisation des atomes, ce qui s’entrevoit lorsqu’elle est inerte, mais qu’ils considèrent également comme négligeable toute autre forme d’organisation vivante autre que l’Homme. Cette idée est depuis longtemps contredite par les anti-humanistes, depuis Montaigne au moins. Contredite également par tous ceux qui militent pour une reconnaissance de la vie au sens strict, y compris, donc, celle du règne animal non humain.

L’inculture semble donc bien être le fondement du créationisme. S’il est permis de douter de l’inculture des inspirateurs de cette “théorie”, il l’est moins pour ce qui concerne les adeptes. L’inculture et la certitude de leur absolue domination dans l’échelle des valeurs universelles. En ce sens l’humanisme, terme aujourd’hui employé à tous vents, mérite amplement critique. En quoi l’Homme serait-il supérieur au reste de l’univers? Mais leurs contradicteurs ne me semblent pas non plus exempts de reproches. Considérer l’hypothèse du Boeing au point d’y répondre me semble en être la marque. Inculture, certes, mais pas uniquement inculture. Car le raisonnement repose sur “des” considérations scientifiques. Ne serait-ce que le point de vue statistique de l'argumentaire... S’il n’y a que très peu de place pour le hasard, c’est bien que ce hasard, celui qui conduirait à la création de l’être humain, jouit d’une très faible probabilité... et les probabilités, c’est de la mathématique. Plus que d’inculture, donc, il s’agit d’une exploitation de la culture dans le sens recherché. Et, donc, d’un sens de l’à-priori... Cet à-priori, c’est évidemment que l’Homme est à part dans le processus de création.... Quelle probabilité avez-vous, lorsque vous prendrez votre automobile demain matin qu’il ait neigé et que, lors de votre parcours, vous rencontriez le bus qui va vous tuer? Zéro!... Pourtant, cela pourrait arriver. Et je vous fous mon billet que, si cela se produit, il y aura un tas de gens capables d’expliquer que cela ne pouvait se produire.. Et d’autres qui vous démontreront que cela était inéluctable.

La seule réponse que j’envisagerais à la question du Boeing serait: pourquoi un Boeing?

Tout à fait fortuitement, je tiens à faire remarquer ici que le correcteur d’orthographe de mon ordinateur, qui ignore le terme ”créationisme” (c’est assez heureux!...) , me propose, en remplacement, le mot : crétinisme.

lundi 25 janvier 2010

Peillon vient de nous pondre un nouveau livre: “Une religion pour la République : foi laïque de Ferdinand Buisson”. J’aime beaucoup Peillon. Pour son côté “philosophe” et cultivé. Je me suis souvent demandé ce que ce type avait bien pu penser pour en arriver à être élu... La position d’élu ne va guère avec la qualité de philosophe, serait-il engagé.... Et c’est justement le sujet de son livre. Un un mot: la foi dans la laïcité.

Mais un mot, présentement, ce n’est évidemment pas suffisant. La constatation de base, c’est que l’homme est un animal croyant, ou , si l’on préfère, spirituel. Ce qui aboutit au constat imparable du fait qu’on ne pourra jamais tuer dieu. Jetez-le par la fenêtre, vous le verrez revenir par la cheminée. Et pas forcément plus présentable. Jetez le dieu des chrétiens et vous verrez revenir le stalinisme, par exemple. Un débat aussi vieux que la vie sur terre. Et qui, jusqu’ici, n’a pas trouvé de conclusion. Qui, d’ailleurs, n’en trouvera probablement pas. Mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. L’histoire de la pensée est remplie de gens qui ont tenté de proposer une alternative. Et, force est de le reconnaître, chaque fois que l’une des ces alternatives proposées a été prise au sérieux et qu’on a tenté de l’appliquer, le remède s’est avéré pire que le mal.... C’est le point où Peillon pose problème, si l’on veut être euphémiste, fait froid dans l’échine, si l’on est réaliste... Parce qu’il est un “politique”. Et que, c’est évident, chaque fois qu’un politique se mêle de nous indiquer la voie par où il vaudrait mieux penser, on sait, par expérience, hélas, que cette voie est sans issue mais, plus gravement, qu’elle mène au génocide. Peillon vient donc de démontrer, j’en suis fort contrarié, que son positionnement “entre deux chaises”, entre deux carrières, le conduit, comme beaucoup de ses prédécesseurs, à nous inciter à prendre un chemin malodorant : celui du dogmatisme républicain et laïque qui serait censé remplacer le dogmatisme religieux.

Je crains que seuls quelques terriens soient capables d’envisager le ciel vide et de ne surtout pas imaginer de remplir ce vide...

Tout à fait fortuitement, je viens de finir une pièce de théâtre sur ce sujet. J’ai situé l’action un soir de 1791, avec, comme protagonistes, Robespierre et Danton. Le propos est de démontrer que tous les révolutionnaires ont, un jour ou l’autre, dérapé, franchi le rubicon, pensé pouvoir remplacer l’aliénation que représente la croyance en un dieu par une autre, pensé qu’on peut créer une religion nouvelle, envisagé de libérer l’Homme en lui offrant une nouvelle prison. Robespierre n’est pas le seul exemple, loin de là. Mais il est une part de notre mythologie républicaine. En ce sens, son cas mérite l’étude. Je le trouverais néanmoins toujours beaucoup plus digne que d’autres, qui l’ont précédé, qui l’ont suivi. Parce qu’il fait partie des défricheurs, des découvreurs, et qu’il n’a pas servi d’intérêts autre que celui de sa propre conviction.. Ravageuse, comme d’autres... Tout se vaut-il?

J’ai mis mon texte en ligne ici : http://artz.pascal.free.fr/R%20et%20D.html

Merci de le lire......

mercredi 2 décembre 2009

Absurde?...

“L'univers infini est incompréhensible mais l'univers limité est absurde”. Cette phrase d’Auguste Blanqui, glanée au hasard des rebonds sur le net, m’est apparue d’un intérêt tout à fait exceptionnel. Il faudrait, bien entendu, la replacer dans son contexte et commencer par évoquer la conception très particulière de l’univers qu’avait Blanqui. Je compte sur votre curiosité. Mais, personnellement, je l’ai reçue comme une pierre à un débat qui m’est cher: celui qui concerne l’absurde et, en particulier, Camus. Si j’en crois Blanqui, donc, l’absurde serait une notion qui ne nous apparaît comme évidente que si l’on se cantonne à la conception d’un univers limité. Rien sur cette limite. Que serait-ce qu’un univers limité? La Terre, par exemple? Un pays? Un système solaire? Ce qui est paradoxal, d’emblée, c’est que les théories les plus récentes amènent à la conclusion, justement, que notre univers, dans son ensemble, serait limité mais non borné. C’est à dire qu’il aurait une taille finie mais que jamais nous ne serons confronté à sa limite, cette frontière au-delà de laquelle ce ne serait plus l’univers mais autre chose. Exactement la même chose que la Terre, qui est limitée, une boule de 6000 km de rayon, mais, pour autant, rien ne nous empêche jamais de progresser encore d’un pas à sa surface. Limité mais non borné. Au regard de l’état actuel du savoir, donc, la phrase de Blanqui pourrait apparaître comme rédhibitoire: puisque tout univers est limité, donc, tout univers est absurde. Cette conclusion est hâtive et ne tient évidemment pas compte de l’état des connaissances de Blanqui, bien que, dans son livre, L'Éternité par les astres (1872), il énonce une conception que d’aucuns rapprochent des théories relativistes d’Einstein. Néanmoins, vous m’accorderez que, dans son esprit, certainement, la notion qu’il avait de “l’infini” n’était vraisemblablement pas le nôtre. D’ailleurs, je pense que sa phrase se suffit à elle-même. L’incompréhension qu’il annonce tient évidemment au fait d’un infini non limité et traduit une conception de l’univers comme illimité.

Ce que je vois, dans cette phrase, que je me permets d’inverser, ce qui n’est pas forcément légitime, c’est bien que l’absurde ne naît que d’une conception limitée de l’univers. Que serait-ce, alors, qu’un univers limité? Et, en particulier, puisque c’est le point qui m’intéresse, pour Camus? La Terre, évidemment. La Terre conceptualisée comme un univers clos, abandonné du ciel, abandonnée parce que ce ciel, lui-même, est découvert, admis, compris, comme vide. Point de dieu au-dessus de notre tête. Dès lors, puisque le sens, la cohésion, n’est pas celle d’un dieu, le sens tombe de lui-même. La Terre est une boule isolée, abandonnée à elle-même dans un univers perçu comme incompréhensible et, donc, imparablement, naît l’idée de l’absurde. L’absurde n’est pas un concept inventé. Il est une conséquence inéluctable d’une recherche, d’une quête de sens, déçue, d’une désillusion, d’un désappointement. La raison de la conclusion à l’absurde, chez Camus, ce n’est pas une théorie. C’est un aboutissement tout à fait logique à la perte de la foi. Une rancoeur, un ressentiment, envers le père absent. Camus est indécrottablement mystique. Jamais il ne se défera de sa croyance, même déçue. Ce qui lui manque, ce qui manque à beaucoup de penseurs, c’est une formation scientifique. Je n’affirme pas ici (quoique!..), qu’il n’y ait que les scientifiques qui puissent raisonner l’univers. J’ai personnellement, par exemple, eu l’occasion de rencontrer un père jésuite dont la formation scientifique était des plus solides. Les jésuites, c’est connu, ne croient pas en dieu. L’absurde, et je suis heureux d’avoir rencontré Blanqui sur ce sujet, ne naît que de l’incapacité de celui qui pense à concevoir la notion d’absence de limite à l’univers et d’attribuer à cette incompréhension une valeur universelle. Ce que Blanqui, pas plus que Camus, d’ailleurs, ne savent concevoir, c’est l’idée que la quête de sens n’est ni universelle ni nécessaire. Et que c’est cette recherche qui, en elle-même, contient sa solution: la conclusion à l’absurde. Mais l’univers n’a pas de sens, pas plus que la vie sur Terre. Pourtant, ils sont, l’un et l’autre. Bien que n’aimant pas beaucoup manier la notion de mur, je crains que, pour le coup, on en voit un se dessiner très nettement. C’est celui qui s’est construit dans l’esprit de beaucoup de ceux qui nous ont précédés, qui ne peuvent envisager une quelconque absence de sens sans en tirer des conclusions universelles. Pourquoi les choses devraient-elles avoir un sens? Sommes-nous si petits que nous ne puissions envisager baigner dans un magma indéfini qui n’aurait aucun sens sans pour autant en conclure que nous serions minables?

Dans tous les cas, et Blanqui a raison, c’est bien parce que notre univers est perçu par beaucoup et, en particulier, par Camus, comme limité, qu’il est absurde.

mardi 10 novembre 2009

Nietzsche et Camus

La différence entre Camus et Nietzsche, entre l’absurde et l’amor fati, c’est la notion d’étonnement: d’un côté, on est “surpris” d’être là et de la beauté du monde. De l’autre, on ne s’en étonne pas. Le monde est ce qu’il est et c’est une joie que d’en être.


Un point me paraît important à souligner. Le fait que la “surprise“ dont les premiers sont atteints vient après un éloignement d’avec la réalité, un désenchantement, une déception, un constat pessimiste de l’état des choses. La surprise ramène à la beauté du monde, un temps oubliée, perdue de vue. C’est pour eux l’étape qui suit la découverte du tragique. Mais, pour eux, le tragique, la part inacceptable de l’existence est, principalement, presque exclusivement, la prise de conscience du fait que le ciel est vide. Que nous serions abandonnés. C’est pourquoi, à mon sens, ils s‘égarent ensuite dans l’énoncé de solutions au problème qu’ils ont eux-mêmes découvert. Le ciel ne peut pas rester vide.

Les philosophes prescripteurs, ceux qui ont trouvé leur solution pour vivre cette vie tragique et tentent de nous la faire partager, inventent des systèmes qu’ils croient seuls capables de combler un vide par eux découvert.


L’absurde, c’est l’affirmation qu’il n’y a rien à comprendre, que tout est néant, que, si le ciel reste vide, alors, rien n’a de sens. Mais c’est oublier que le sens est à la base de la réflexion humaine et que c’est l’esprit humain qui a besoin de sens. Le sens n’est pas une notion intrinsèque, naturelle, universelle. La quête de sens est dès l’origine orientée. On recherche un sens dans une direction donnée, suivant des principes établis, en relation avec les quêtes précédentes de sens, quitte à les déconstruire. Mais toujours en rapport avec elles. L’absence de sens n’est jamais envisagée comme un fait. Il ne se peut pas qu’il n’y ait pas de sens. Ou alors, absence de sens signifie absence de tout, absurde, nihilisme, refus, repli, abandon.

Nietzsche n’est pas un philosophe prescripteur. Ce n’est pas non plus un philosophe du sens. Mais l’absence de sens ne pose, chez lui, aucun problème: il n’y a aucun sens à l’existence, et alors? Cela nous empêche-t-il d’aimer la vie? C’est, je le crois profondément, que Nietzsche n’a pas besoin, pas envie, pas de nécessité, à remplir un ciel qu’il sait vide.

Et l’on en arrive au concept nietzschéen de ressentiment. Concept beaucoup plus puissant qu’il ne m’a paru au premier abord. Pour lui, l’homme du ressentiment est le meurtrier de dieu. Pour moi, puisqu’il en est le meurtrier, il ne se peut pas qu’il n’en soit pas également le créateur. Par l’exercice d’une logique primaire, il paraît en effet évident que seul celui qui crée un objet conceptuel puisse le détruire. Mais ma conviction tient avant tout à la personnalité même du créateur de l’idée d’éternité de l’âme. Un homme inquiet sur la pérennité de son esprit, de ses productions, jaloux de la puissance intellectuelle d’autrui, qui comprend assez rapidement que ce qu’il a produit ne lui survivra pas parce que frappé au coin du médiocre. Pour un tel homme, la seule possibilité d’une éternité, que sa vie ne lui a pas accordée, faute d’en avoir fait une oeuvre remarquable, est celle de l’âme. C’est ainsi que dieu et son paradis verront le jour dans l’esprit des hommes médiocres. Les hommes du ressentiment. En quoi l’absurde serait-il l’expression d’un ressentiment? Par l’impossibilité de trouver un sens si le ciel est vide. Par la quête infructueuse, désespérément infructueuse, d’un sens. Par le sentiment d’abandon. Cette sensation d’avoir été trahi par un père éternel absent. Sans vouloir sombrer dans la psychanalyse de comptoir, je ferais d’ailleurs remarquer l’absence de père chez Camus, la problématique omniprésente du père chez Beckett, Vian, le père absent de Ionesco, etc... Peu signifiant, me direz-vous, si l’on songe, par exemple, à Sartre, qui n’a pas connu son père, mais, surtout, à Nietzsche, orphelin de père, qui, tous deux, n’ont pas sombré dans l’absurde. Reconnaissez-moi, pour le moins, que ces deux derniers sont marqués par le tragique de l’existence, et que, bien que leur réponse à ce stimuli ne soit pas une théorie de l’absurde, ils partagent avec les “absurdes” un sens aigu du tragique de la condition humaine, dont Nietzsche, d’ailleurs, peut être considéré comme l’inventeur. Ce qui les différencie des “absurdes”, avant tout, c’est, précisément, l’absence de ressentiment. Pour Nietzsche, le tragique ne tient pas au fait d’être au monde mais à la difficulté d’affronter la fin inéluctable de l’être au monde. Le monde n’est ni beau ni laid, il est. Et l’auteur n’est jamais mû par un désir d’améliorer ou bien de changer ce monde. Pas plus qu’il n’est de trouver un sens au fait d’être. Peut-être y a-t-il un sens, peut-être pas. La question n’est pas posée. Le seul objet qu’il se fixe est une adaptation aussi parfaite que possible au monde tel qu’il est. Pour les “absurdes”, au contraire, le monde est, d’abord, décevant. Le tragique de l’existence tient au fait même d’être. D’être et de quérir le sens de cet “être”. Cette quête étant d’emblée vouée à l’échec, ils se retrouvent dans la délicate position de ne pouvoir justifier le fait d’être par aucun sens et, dans le même temps, du constat d’un certain bonheur d’être. Ce qu’ils traduisent par une exigence sur la qualité d’être. La quête d’un sens. Qu’ils ne trouvent évidemment pas. D’où leur conclusion que tout cela est absurde. Le ressentiment, c’est justement d’en vouloir au monde de n’avoir pas de sens. Parce qu’il leur est impossible de concevoir l’absence de sens. Ne trouvant pas de sens, il s’en prennent au monde même, au fait même d’être au monde, ce qu’ils qualifient d’absurde. C’est la quête infructueuse de sens qui crée le ressentiment. En un sens, ils sont à la fois les créateurs d’un dieu, en tant qu’il serait le sens, et leur meurtrier, en tant qu’ils ne trouvent pas le sens, éliminant ainsi l’hypothèse du dieu, et, par là, vidant eux-mêmes leur quête de sa substance. La réponse de Nietzsche, avec le tragique, ou de Sartre, avec le néant, sont d’une nature très différente. Et d’abord, d’évidence, parce qu’elles ne posent aucune quête de sens. Et que, donc, cette absence les préserve du ressentiment, de l’échec.

En ce sens, j’en suis convaincu, l’absurde est une sorte de dégénérescence de l’idée d’un dieu. Le dieu tel qu’il est décrit par la religion n’est pas opérant, trop simpliste. La quête n’est autre chose que la recherche d’un dieu personnel, universel, et à jamais établi au dessus du monde, hors de portée. Quête sans réponse. D’où une certaine déception, puis un ressentiment face à cet objet intellectuel qui refuse de se plier aux exigences humaines, et, enfin, l’abandon: tout est absurde. Si Nietzsche n’est pas tenant de l’absurde, c’est que, précisément, il n’a pas de quête spirituelle. Pas de recherche, donc, pas de déception, donc pas de ressentiment. Je crois sincèrement que nous n’avons pas encore tout à fait saisi la portée de cette absence de désir pour un être suprême.

lundi 9 novembre 2009

Le progrès de la pensée

La pensée humaine progresse-t-elle? Cette question n’a rien à voir avec une autre: le progrès est-il réellement un progrès pour l’Homme? Il s’agit bien ici de tenter de percevoir une espèce de progression dans notre manière de penser et de concevoir le monde et non de l’amélioration éventuelle de notre condition grâce aux progrès technologiques, qui sont une conséquence de la pensée humaine, pourtant. Sous le second aspect, c’est une quasi évidence, rien n’a changé et ce n’est pas parce que nous pouvons prendre l’avion ou bien correspondre par l’internet que nos questionnements et les solutions que nous envisageons seraient différents de ceux que d’autres, avant nous, avaient eux-mêmes envisagés. Pour prendre un exemple évident, ce n’est pas parce que nous sommes à l’ère du nucléaire que notre idée de la guerre et notre agressivité ont pour autant évolué. Dans ce sens, la réponse à la question pourrait donc apparaître comme indéniable: non, l’esprit humain n’a non seulement pas progressé mais, de plus, pas même changé. Il est d’ailleurs un tas de sujets sur lesquels les réflexions des philosophes grecs, par exemple, restent tout à fait pertinentes. Ce qui a pour conséquence, d’ailleurs, de conforter les tenants de l’idée d’une permanence de l’esprit humain dans leurs convictions. Si Sénèque ou Lucien, ou bien Socrate, ont encore quelque chose à nous dire, c’est bien, pour ceux-là, la preuve que l’esprit humain est le même, aujourd’hui, qu’il était du temps de l’Antiquité. Et, sur certains points, il n’est pas envisageable de contredire ce point de vue. La question devient donc celle de la généralisation de ce point de vue. N’y aurait-il aucun point sur lequel la pensée aurait “progressé”? L’esprit humain devrait-il être considéré comme immuable et à jamais permanent? Question secondaire une nouvelle fois sans réponse évidente. L’écueil serait le bon sens. Sous prétexte qu’on pourra trouver dans la littérature des éléments de réponse à toute question, on pourrait être enclin à en conclure, à mon avis rapidement, que, oui, la permanence est patente. Ce serait un point de vue trop global. Il y a des points immuables dans l’esprit humain, c’est irréfutable. Le rapport à la mort, l’égoïsme, la grégarité, la volonté de puissance (quel que soit le nom qu’on donne à ce concept), la violence, les comportements de foule, par exemple. Mais est-ce pour autant que rien n’a changé dans notre boîte crânienne en quelques millions d’années? La réponse à la question ne peut être que partielle et je suis convaincu qu’on ne peut trancher dans ce débat en termes d’alternative. Oui, il y a une part importante de permanence dans l’esprit humain, et, donc, non, en un sens, l’esprit humain ne progresse pas mais non, tout n’est pas permanent et il me semble qu’il existe des points sur lesquels nous avons peu ou prou progressé.

Un exemple, qui me paraît significatif: la conférence de Valladolid (1527), qui établit une égalité de considération pour les “sauvages” du nouveau monde par là reconnus comme faisant partie du genre humain. Ce jour-là, indéniablement, l’esprit humain s’enrichit d’une idée très nouvelle et pleine de conséquences sur la manière d’envisager le monde. Dire que tout est réglé à Valladolid serait exagéré. Le racisme y a survécu et n’est pas encore, de nos jours, totalement éliminé. Il n’empêche que, depuis cette date, la discrimination qui passait, auparavant, pour naturelle, devient condamnable. Et, depuis cette date, ce sont les persécuteurs qui doivent se justifier et non plus les tenants de l’égalité entre les humains, qui nous paraît aujourd’hui incontestable. Mais ce premier pas accompli à Valladolid est riche de conséquences, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il a fait l’objet de mon choix. L’une des conséquences sera le long combat pour l’abolition de l’esclavage. On me rétorquera que l’esclavage n’est pas aboli. Que nous l’avons remplacé par une autre forme de domination. Je ne nie pas. Mais l’esclavage est condamné. Il nous reste du chemin à parcourir? Certes. Mais le pas est indéniable. Le monde dans lequel l’esclavage est aboli n’est pas le même que celui qui a précédé. Ce long chemin de la réflexion sur l’égalité entre les humains aura pour conséquence, bien plus tard, le débat sur l’égalité entre hommes et femmes. Le monde de l’égalité des droits entre les genres n’est pas le même que celui qui l’a précédé. Il reste beaucoup à faire sur ce sujet? Certes. On pourrait à tout instant revenir en arrière? Certes. Mais il est indéniable que ceci est un progrès de la pensée, une victoire de l’esprit sur "l'état de nature”. Sur ces points, les antiques penseurs, esclavagistes, sexistes, racistes, ne nous sont d’aucun secours réel. Si nous pouvons trouver dans leurs écrits, lorsqu’il y en a, les ressorts profonds de nos motivations à établir l’égalité entre les humains, nous n’y trouverons pas grand chose sur la conception de cette égalité.

Un autre point qui me parait signifiant: l’abolition de la peine de mort. Qui ne concerne que la France? Peut-être. L’ironie veut que ce soit les révolutionnaires français qui, en premier, auraient soulevé l’idée de l’abolition de cette peine fatale. Idée qu’ils n’ont, hélas, que très peu pratiquée. On peut créditer Hugo et son “dernier jour d’un condamné”, de l’étape suivante. Il faudra attendre, en France, 1981, pour que la justice abolisse la peine capitale. Le monde d’après l’abolition n’est plus celui qui l’a précédé. Qu’on le veuille ou non, cette idée qu’on ne peut, au nom d’une justice terrestre, éliminer un homme de la surface de la Terre est un pur progrès de la pensée. C’est parce que nous avons évolué dans la conception de l’être humain que nous avons choisi d’abolir la peine de mort. Sur ce point, encore, la conceptualisation ne peut se trouver dans les écrits des philosophes qui ont précédé la réflexion. L’esprit a progressé.

Un autre point de fixation me paraît être l’abord au divin. Depuis Nietzsche, mais également grâce à quelques uns de ses prédécesseurs, l’idée de dieu a changé. Reconnaissons à Nietzsche une exception: il est le premier à affirmer la vacuité des cieux après que le christianisme a été inventé. Quelque chose le rapproche des pré-socratiques, dans le sens où, comme eux, il est imperméable à la notion d’éternité de l’esprit, mais quelque chose l’en éloigne: ils n’avaient pas été confrontés au christianisme. Affirmer la mort de dieu alors que celui-ci est unanimement admis n’est pas la même idée qu’en ignorer le concept. Pour qui pense que le ciel est vide, Nietzsche est un progrès de la pensée.

Mais il me paraît également indéniable que le progrès matériel est lui-même porteur de progrès dans la pensée. Le fait, par exemple, d’avoir la possibilité, grâce aux satellites, de voir la Terre sous la forme d’une boule bleue isolée dans l’espace nous impose évidemment un changement de regard sur la nature même de la vie sur Terre. Les conséquences n’en sont pas forcément positives et sans inconvénients. Mais on ne pense pas le monde de la même manière depuis qu’on a vu qu’avant. L’esprit a été contraint au progrès conceptuel. De même, les progrès de l‘électronique, qui nous autorisent à connaître de mieux en mieux la nature même de la matière nous imposent, pour le moins, une adaptation à un monde fragmenté et infinitésimalement régi. La pensée a dû progresser sur ce point également. Le savoir a modifié le concept même de matière.

On pourra m’objecter que les exemples cités, qui tendent à accréditer l’idée d’un progrès de la pensée, sont, d’une part, très partielles, ce qui ne modifierait qu’à la marge la pensée humaine et que, de plus, ils ne concernent qu’une partie infime de l’humanité, ce qui n’en ferait pas des progrès très brillants ni très patents. Je ferais remarquer que, d’une part, l’histoire de la pensée humaine repose sur un nombre très restreint d’individus, ceux qui ont fait profession de penser, de transmettre leur pensée, et que, même si ces progrès sont très tenus, ils n’en constituent, pour autant, pas moins, des progrès.

On pourra m’objecter que Nietzsche a introduit le concept d’absence de chronologie dans la pensée humaine, concept à quoi je souscris, par ailleurs, et qui pourrait contredire l’idée même de progrès puisqu’il abolit l’idée même d’un temps dans la pensée. Encore une fois, je ne peux réfuter que pour beaucoup de sujets abordés par qui pense, les ressources sont réparties, assez aléatoirement et sans chronologie évidente, dans les productions des ancêtres penseurs. Nietzsche lui-même fait référence aux pré-socratiques en tant qu’ils sont concepteurs d’un univers de pensée d’où l’immortalité de l’âme est exclue, par exemple, abolissant ainsi toute notion de temps entre eux et lui-même. Je répondrais que, certes, la notion d’absence de chronologie dans la pensée humaine est efficace et opérante mais que, néanmoins, il existe un certain nombre de concepts à quoi les anciens n’ont pas pu réfléchir et que ces nouveautés, si elles ne sont pas toutes, loin s’en faut, porteuses de progrès de la pensée, de la conceptualisation, cela n’empêche que c’est le cas de certaines. Une fois encore, c’est la possibilité d’une globalisation qui est exclue et non le progrès lui-même.


En conclusion, je pense donc que le débat ne peut être tranché. Oui, la pensée humaine est en grande part immuable mais oui, elle progresse sur de nombreux points essentiels.

vendredi 23 octobre 2009

Confusion glucksmannienne

Glucksmann fait la tournée des popotes pour promouvoir son dernier opus (espérons que c’est le dernier!..), qu’il présente lui-même comme son testament, rien de moins. Cette fois, plus de doute: papy sucre les fraises...

Parmi toutes les horreurs que j’ai relevées dans son discours de tournée publicitaire, je retiens, point dialectique, son choix d’opposer Heidegger à Socrate, en tant qu’ils représenteraient les “deux chemins de la philosophie”... D’après ce que j’en ai saisi, le clivage essentiel tiendrait à l’enracinement. C’est audible. Ce qui me turlupine, c’est le choix de Mr G.. Les bases de ce choix, pour commencer. Le bien et le mal, évidemment. Je suis plutôt de ceux qui pensent que bien et mal sont des notions tout à fait relatives, culturelles, dont la définition varie au cours du temps mais, pire, qu’il n’y a ni bien ni mal: il y a. Dès l’abord, ce choix me semble faire l’impasse sur le pan de la pensée qu’on pourrait appeler nietzschéenne, si l’on inclut dans ce terme ses racines. Soupçon confirmé par une phrase prononcée lors de l’entrevue: “Philosopher, c’est révéler ce qui, en nous, est inhumain”... Cette phrase absolument hors de logique n’est tout simplement pas celle d’un philosophe. Vous n’aviez pas attendu après moi pour savoir que Glucksmann n’est pas philosophe? Je confirme, en tous cas. Mr Glucksmann!.. Si c’est en nous, ce n’est pas inhumain!... Au sens moral, il se peut de considérer une chose comme inhumaine. A la condition de définir cette morale. De tracer une ligne bien nette entre bien et mal. Ce que vous faites, implicitement. Ce qui en dit long sur votre pensée. Mais le mal, André, il est en nous, pas inhumain. Humain trop humain, pourrait-on dire. Indéniablement, vous avez fait l’impasse sur Nietzsche. Sur Freud également. Pour un philosophe du vingtième siècle, c’est assez surprenant. Défaut de vision, manque de recul, confusion, mise “sur le même plan” de morale et ontologie. Philosophe?...

Socrate est le dernier philosophe préplatonicien, et pour cause, puisque Platon était son disciple. Vous savez mon goût pour Nietzsche et le sien pour les préplatoniciens. En tant qu’ils sont étrangers à l’idée d’éternité de l’âme. Platon est l’inventeur de la religion du livre. Religion du livre à quoi il me semble que Mr G. n’est ni indifférent ni étranger. Socrate ne fait pas partie de cette histoire. D’où mon étonnement pour ce choix. André nous dit que, pour lui, Socrate, c’est la sigüe. La mort dans la sagesse. Tous les modernes considèrent cette idée comme un contresens absolu. Socrate n’est pas celui qui nous enseigne que la sagesse serait de savoir mourir ou bien d’apprendre à mourir. Un philosophe mais alors du dix neuvième, Mr G.?

Autre pôle de la réflexion glucksmanienne, Heidegger. Heidegger en tant qu’il est l’image de l’authentique philosophe qui se fourvoie dans le mal absolu, le nazisme. Question: comment un vrai philosophe peut-il s’égarer à ce point? Là, Mr Glucksmann, j’ai envie de vous renvoyer à votre miroir. Contradiction. Si vous êtes philosophe, expliquez vous-mêmes vous égarements. Ou bien, peut-être, alors, admettez-vous vous-même que vous ne l’êtes pas? Poser la Shoah comme le mal absolu, et non comme l’une des facettes du mal absolu, c’est évidemment un choix. Quid de Voltaire esclavagiste, par exemple? Poser la Shoah comme le mal absolu, c’est évidemment désigner Heidegger, par logique pure, comme le représentant de la branche de la philosophie à quoi on ne veut souscrire pour rien au monde. Le but initial de Mr G. étant de séparer la philosophie en deux “chemins”. Cela frise la tautologie. La conclusion et l’hypothèse se confondent.

Si l’on retient, par exemple, le refus nietzschéen d’une chronologie dans l’histoire de la pensée, il paraît alors, et d'emblée, illusoire de créer deux chemins très nettement séparés dans l’histoire de la pensée. Cette thèse prend l’eau de toutes parts. De plus, l’impasse sur Nietzsche se confirme. Or, dites-le moi, comment peut-on comprendre Heidegger sans la clé que représente la pensée nietzschéenne? Et à qui Nietzsche doit-il sa réputation de philosophe nazi, ayant inspiré le nazisme, si ce n’est à Heidegger, qui le considérait, d’ailleurs, comme nihiliste, soulignant, par là, son inclination à penser la transcendance en terme de foi ?

La seule voie que je parviens à distinguer en philosophie, c’est celle qui commence avec Aristote et Platon et qui, à mon avis, égare la philosophie dans la question théologique. Ironie, cette idée semble celle qui a présidé à l’oeuvre de Heidegger qui, on le sait, considère effectivement l’hypothèse d’une “parenthèse” commençant à Platon. Peut-être faut-il voir ici la raison profonde du choix de Mr G. pour Socrate. Comme un désir de combattre Heidegger sur son propre terrain. Peut-être montrer que c’est en condamnant Platon et, conséquence, la “religion”, que Heidegger s’égare. Comme l’affirmation de la nécessité d’une croyance pour l’Homme. Mr G. partagerait donc, avec beaucoup de philosophes post-platoniciens, cette idée qu’il est bon de croire pour le peuple.

jeudi 15 octobre 2009

Parenthèse

Je viens de me rendre compte (des fois, la lumière des étoiles met du temps à me parvenir!..) que je partage au moins une idée avec Nietzsche, idée qui n’est pas la plus connue de cet auteur. Elle tient à la passion nietzschéenne , de l’homme, pour la philosophie antique, et, particulièrement, pour les préplatoniciens. Sa critique de Platon et Aristote est radicale. Et, bien entendu, à cause du mysticisme platonicien. La philosophie post platonicienne est centrée sur la question de dieu. Plus exactement, elle considère, quasi unanimement, dieu comme une question pertinente. La philosophie “officielle” est marquée au sceau de la réflexion sur l’existence ou non d’un dieu. Or, j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, je pense que dieu n’est pas une question. Il est ou pas. Ce qui est question, c’est la croyance, la propension de l’homme, cet animal religieux, à croire. Cet intérêt a été, est, accrédité par un tas de livres, de noms, que, seuls, l’histoire de la pensée semble avoir retenus. Il n’y aurait de philosophie que celle qui circonvolutionne autour de la question de dieu, de la vie éternelle, et de la détestable manie de l’Homme nommée croyance. C’est un point de vue absolument partisan. Les noms ne manquent pas de philosophes athées. Socrate (-470, -399), Lucien (119-192), Diderot, Sade, etc... et Nietzsche, évidemment. Or, par un hasard qui n’en est pas un, l’histoire de la pensée humaine ne retient que les autres. Platon, Kant, Spinoza.... j’en passe et des moins bons. Ce n’est aucunement un hasard du fait de la collusion, encore très actuelle, entre pouvoir et religion. La religion considérée comme moyen de gouverner, évidemment, les esprits, pour asservir les corps.

Cette idée, qu’avec Nietzsche, finalement, je partage, est qu’il existe une autre histoire de la pensée que l’officielle. Une incitation à considérer comme une parenthèse, au cours de laquelle cette pensée se serait égarée sur l’idée, le concept, l’hypothèse de dieu, cette officielle histoire de la pensée. Nietzsche comme moi, ou, plutôt, moi comme Nietzsche, considérons que le premier crochet de cette parenthèse serait à poser sur le nom de Platon et que le second, qui la fermerait, est attribuable à Nietzsche. La différence entre lui et moi, c’est que son génie l’autorise à se considérer lui-même comme étant l’être humain qui ferme cette parenthèse. En théorie, depuis la lecture de son oeuvre, nous devrions avoir changé d’époque pour la pensée humaine. Comme vous avez pu le constater, ce n’est pas le cas. C’est que les forces politiques dominantes n’ont, bien entendu, aucun intérêt à ce que nous nous rendions enfin compte que dieu n’est pas, pas même une question. Dans le langage courant, je pourrais dire: nous avons besoin de piqûres de rappel.

Je suis heureux d’avoir compris, un peu involontairement, et avec une grande naïveté, que je suis l’une de ces vaccinations. La pensée humaine est malade de l’idée de dieu. Une mouche qui se heurte sans cesse à la vitre au travers de laquelle elle voit la nature.

mardi 13 octobre 2009

Annexe à la réponse

Il m’a été donné de donner mon avis sur un certain “philosophe” du nom de Platon, que j’ai alors décrit comme l’image même de “l’homme du ressentiment” au sens nietzschéen. A la fois le créateur de la vie éternelle, de dieu, et son meurtrier. Je m’aventurais alors sur le caractère médiocre du premier des philosophes, puisque, résultat de mes recherches, il apparaît que nous lui devons la distinction entre “sophisme” et philosophie. Difficile de condenser. Disons, que Platon pose une définition de ce qu’est philosopher et qu’il le fait en opposition au sophisme. Or, le sophisme, qui nous apparaît aujourd’hui comme le type même de la masturbation intellectuelle, n’a pour unique objet que la pensée en tant qu’elle est pensée. Platon est donc l’être, à mon avis incroyablement néfaste, qui introduit la notion de rentabilité dans l’exercice on ne peut plus ontologique de la pensée. Selon lui, la pensée doit servir à quelque chose. Il me semble qu’il y a ici un complément pour la compréhension de la réponse que j’ai ci-dessous formulée.

lundi 12 octobre 2009

Réponse

“En fidèle compagnon de route de Jules de Gaultier que je suis, je suis tellement intimement persuadé que TOUT est croyance et que personne ne peut vivre sa vie sans se créer quelques indispensables mensonges vitaux qu’à la limite je me fiche de savoir si les gens préfèrent croire en Dieu ou en l’Argent, ou en l’Amour, ou en l’Art ou en l’Alcool… Je ne suis pas plus bouffeur de curés que cela. Je connais des croyants qui sont bien plus tolérants que des athées (et inversement), et dans les deux camps j’ai croisé des gens sympas et des cons finis… Donc, Dieu, le Père Noël, le Dahu, tout ça pour moi c’est kif-kif”.
Stéphane Beau (Le Grognard)
sur le blog “Tempête dans un encrier”
(rubrique commentaires)




Perplexe est le premier mot qui me vient. D’abord, je crois, pour la raison qu’on pressent que la réponse à ces quelques lignes va être longue et complexe. Pourquoi, dans ces conditions, prendre le risque de la réponse? D’évidence parce que sont levées ici des questions assez essentielles pour qui s’inscrit dans la démarche de la pensée. D’abord déconstruire. Jules de Gaultier. Mensonge vital, bovarysme, notions relativement performantes. Nul ne peut nier que chacun d’entre nous ne tient debout devant le tragique de l’existence qu’en raison d’une propension à s’inventer des fables, souvent personnelles, parfois collectives. La racine de ces notions est évidemment à chercher dans Nietzsche et se retrouve chez ses successeurs, Rosset, par exemple, dans “ Le Réel et son double”. On peut donc admettre, en effet, que “TOUT est croyance”, ce qui ne dit rien sur le “tout”. Prise dans son sens brutal, cette formule implique plutôt un “tout se vaut” qu’une lumière quelconque sur la problématique. Or, à mon sens, rien n’est pire dans l’univers de la pensée que le “tout se vaut”. Cette formule ne dit rien sur les parties du tout mais dit beaucoup sur l’esprit de celui qui la proclame. En ce sens, le “tout se vaut” est un individualisme puisqu’il affirme la conviction intime de l’auteur, qui, d’ailleurs, aura sa propre conception du tout, le “tout” d’icelui pouvant différer du “tout” de tel autre. Pour en finir avec Jules de Gaultier, premier volet de la déconstruction, signalons la polémique autour du terme “d’anarchiste de droite”, débat qui vaut également pour G. Palante. Or, il est évident que si le “Tout est croyance” peut s’envisager comme possiblement de gauche ou de droite, le “tout se vaut”, lui, ne laisse pas de place au doute: il est de droite. Si vous me lisez, vous savez que je n’ai pas de meilleure définition de “droite et gauche” que la deleuzienne. Il est évident qu’à cette aune, “tout se vaut” est de droite lorsque “tout est faux” peut être de gauche. Débat germanopratin, me direz-vous? Certes. Mais l’enculage de mouches est le mensonge du penseur. A noter, au passage, que se réclamer de Jules de Gaultier est, au sens strict, un mensonge vital. Proférer la citation qui préside à ce texte est de l’enculage de mouches. Nous y sommes, s’il vous plaît, restons-y et ne saisissons pas la moindre occasion d’échapper au débat. Le débat est bel et bien celui du nietzschéisme de gauche. Nietzsche nous enseigne la mort de dieu, concept qu’il faut entendre, à mon avis, comme la mort du mythe divin, par l’humain même inventé, par l’humain rejeté, qui détruit la figure divine par ses comportements, qui tue lui-même ce qui lui est nécessaire. Mais Nietzsche nous enseigne également que toute tentative de remplacer dieu par autre chose, l’amour, l’argent, le bonheur (terme exempt de la récession de S. Beau), l’Art, la littérature (id..)... (trois petits points prudents signifiant que j’en oublie...) est vaine. Nous sommes seuls, abandonnés, nous avons un destin tragique, rien ne peut nous en préserver outre “la danse” et la “consommation de légumes” (Nietzsche) ou la “joie” (Rosset), ou bien le mythe de “l’homme nouveau” (Robespierre), le stakhanovisme (Staline), la “révolution culturelle” (Mao), le fait d’être né imbécile heureux (tous...) ou bien aveugles (tous depuis l’antiquité...)... Peut-être devrais-je ici rappeler le cynisme de philosophes anciens, Pascal ou Spinoza, par exemple, qui ont un temps considéré qu’il était bon, pour le “peuple”, de croire, puisque la foi impliquait un comportement “honnête” dans l’existence. Bon pour la plèbe, entendez “dont l’exclusion est réservée à une élite”: nous sommes bien ici dans un débat “gauche-droite”. Débat dont on peut exclure, par l’argumentation, celle de M. Onfray, par exemple, Palante et de Gaultier, mais exclusion qui ne soustrait pas de l’analyse les quelques uns qui se réclament des grands aînés, et qui, eux, se doivent de répondre de l’ampleur de leur propre “mensonge vital”. La réponse évidente de ces “suiveurs” étant, évidemment, de s’appuyer sur leur intime conviction pour vous renvoyer sur votre propre faiblesse présupposée: votre mensonge vital. La confusion devient la règle. Les poulpes connaissent très bien ce procédé: quand vous croyez les tenir, ils vous envoient un nuage d’encre.

En quoi la citation choisie peut-elle s’apparenter à un nuage d’encre? Reprenons: dieu (majuscule dans la citation... en quoi un concept mériterait-il une majuscule?).. J’y reviendrai. L’argent: majuscule, de nouveau... J’entrevois le mythe ciblé. Nous sommes ici dans la dénonciation. Le mythe de l’argent roi contre l’humain. Il s’agirait donc d’un humanisme. L’Homme (majuscule) vaut mieux que l’argent. Bien!... Contradiction, néanmoins, entre le mépris affiché pour ces “pauvres” gens qui ne savent que “croire” et l’incitation à surmonter ses failles. Situation très nettement “au-dessus”. Moi, l’argent, hein!... Pour les “pauvres” gens, l’argent est tout sauf un luxe. Le moyen d’acheter à manger pour ses enfants. D’accord, les “pauvres gens” ne rêvent, hélas, que de s’acheter une BMW ou un écran plat de trente mètres de large, mais, dans les faits, ils ne font que bouffer.... Une faille entre la réalité et l’idée qu’on se fait du réel. Le réel et son double, le mensonge vital... Immédiatement convoqués. Peut-on parler de mépris? Pourrait-on d’ores et déjà classifier en “droite-gauche”? Par esprit ludique, il ne s’agit que d’un jeu, suspendons les conclusions... L’amour (majuscule encore!...): là, de suite, désolé, on entame dans le psychologique. Désolé, vraiment!... Suis-je ou non aimé? Suis-je ou non capable d’aimer? Deux débats aussi éloignés qu’il est possible d’imaginer. Qu’est-ce que l’amour? Sous l’angle “mensonge vital”, un régal. Sous l’angle “qui suis-je” une catastrophe. Comme chacun d’entre nous, l’auteur a une vie sentimentale. Mais l’amour, évidemment, c’est un phantasme bon pour les autres. Dois-je m’aventurer au-delà? Il dit: “mensonge vital”. L’art (majuscule de nouveau...) Parmi les arts, retenons, simplification outrageuse, la littérature et la philosophie (qui n’est pas un art au sens strict..).... Avant de continuer, stipulons, évidence, que l’auteur s’inclut effectivement lui-même dans le concert général et ne songe à aucun moment à nier que lui-même puisse succomber au vertige du mensonge vital. Pour autant, son discours n’en est pas moins signifiant. S’il est d’apparence indestructible, il reste que les détails choisis n’en sont pas moins révélateurs. Le diable est dans les détails, dit-on (Gustave Flaubert, le premier, a employé ce dicton, si l’on en croit certaines sources mais d’autres l’attribuent au grand Michel-Ange ou à l’architecte Le Corbusier). Nous pourrions voir ici une volonté de s’extraire, d’emblée, de la critique. Avancer une idée sans s’avancer soi-même. Au risque, évident, de discréditer soi-même ce qu’on annonce. Pourquoi citer J de Gaultier si c’est pour, à la première objection, reconnaître que s’imaginer comprendre J de Gaultier n’est rien d’autre qu’un mensonge vital? Pourquoi, si ce n’est pour préserver dès l’abord son propre mensonge vital? La littérature, donc, à quoi l’auteur s’adonne, non sans avoir, à priori, annoncé qu’il ne s’agissait là que d’une marotte et jamais au grand jamais d’une passion illusoire. Rien, là, de sérieux ni d’essentiel (Qu’est-ce qu’être écrivain est l’un de ses questionnements..). La philosophie, à quoi l’auteur se réfère sans cesse, participe, sur mains supports, mais qui, encore une fois, n’est jamais décrite que comme un passe-temps favori, une lubie, une béquille... Au total, une seule question: pourquoi, dans ces conditions philosopher ou écrire? D’une manière grossière, je ne résiste que rarement à la grossièreté, on dirait: avoir le cul entre deux chaises. Des tentatives à la petite semaine, s’engager un peu sur la voie de la proclamation, de l’affirmation, mais le faire avec suffisamment de préalables pour que, le cas échéant, l’échec ne bouleverse pas l’ordre établi. Le contraire de l’engagement artistique. Le tout sur le tout, disait Henri Calet. On en est ici très loin. Mais il y a néanmoins proclamation. Quelle en serait l’utilité? Il me paraît certain qu’il ne s’agit que de nuage d’encre, d’accréditation de compétence, compétence dont l’usage unique est de renvoyer à ses chères études quiconque s’aventurerait à la critique. Dernier point soulevé: l’alcool (majuscule encore). Pourquoi l’alcool plus que les drogues en général? Que faut-il déceler dans ce choix? Doit-on entendre l’alcool en son sens populaire, le litron de rouge quotidien, l’abrutissement journalier, ou bien l’alcoolisme mondain, l’absynthe, l’alcool des “artistes”, tels Verlaine, Appollinaire, Bukowsky, etc.. L’alcool comme refus de voir la réalité ou bien l’alcool comme soutien au tragique de qui l’aurait côtoyé d’un peu trop près? Sur ce sujet, il me faut l’avouer, je n’ai aucune objectivité, puisque, moi-même m’adonne à la pochtronerie plus souvent que raisonnable. Cela ne m’empêche pas de m’interroger: que vient faire l’alcool dans cette liste non exhaustive de “mensonges vitaux” de ce qu’il pourrait être convenu de nommer “première catégorie”? Me trompé-je en affirmant que la consommation d’alcool peut être considérée comme un mensonge secondaire? Peut-être la réponse à cette question ne peut-elle être envisagée avant que d’avoir abordé le sujet principal de ce texte: dieu (majuscule encore). Par à-priori, je me méfie des gens qui disent que dieu n‘est pas pour eux un problème, ou qu’il n’est pas un problème plus important que d’autres, et l’expérience m’a démontré que ce type d’allégation cache souvent une certaine sympathie de fond pour la religion, le divin, l’idée d’un être supérieur, voire d’un concept, d’une idée ou d’un principe supérieurs. Dieu, contrairement à l’art, l’amour et l’alcool, sous-entend une morale. Le cas de l’argent est plus complexe, puisqu’on peut envisager que l’amour strict de l’argent sous-entend lui aussi une morale. Par contre, on peut adorer dieu, sous toutes ses formes, et, dans le même temps s’adonner à l’amour de l’art, de l’amour, de l’alcool.. Sauf que, suivant que l’on croie ou non en une figure divine, ces amours sont plus ou moins colorées, licites, culpabilisantes. Si vous croyez en dieu ou pas, par exemple, Claudel vous emmerde (comme dirait Brassens, lui-même fervent croyant..) ou pas... Sauf que si vous croyez en dieu ou non, vous voyez en Michel Ange (encore lui, décidément!..) le peintre des anges ou bien celui du sexe des anges (le diable est dans les détails!..), sauf que, si vous croyez en dieu, vous pratiquez la charité et n’avez, donc, pas tout à fait le même abord à l’argent qu’un mécréant, sauf que si vous croyez en le dieu des musulmans, par exemple, l’alcool vous est interdit mais pas son amour... Parmi tous les exemples cités par l’auteur, donc, dieu me semble un concept à part. Il est, en tous cas, beaucoup plus clivant que les autres. Ne pas le voir, ne pas le souligner, de quoi est-ce l’indice? D’une indulgence? D’une sympathie? D’un aveuglement? D’un mensonge vital? La remarque finale sur la sympathie plus ou moins avérée, la tolérance plus ou moins grande d’un côté ou de l’autre est à ce titre, et à mon avis, très enseignante. Dirait-on, par exemple, qu’on connaît des alcoolos plus ou moins tolérants? Des artistes plus ou moins ouverts? Des amoureux plus ou moins fréquentables? Evidemment non. C’est bien, en soi, attribuer à l’idée de dieu, de religion, un pouvoir clivant exceptionnel. Souligner que les deux camps peuvent être renvoyés dos à dos, c’est, avant tout, entériner l’existence de deux camps. En ce sens, j’en suis certain, ce texte n’est que périphrase. Le problème est bien dieu, l’idée de dieu, qui ne se compare à rien. On peut être artiste et alcoolique ou non, croire ou non en dieu, aimer aimer ou non, être vénal ou non, rien à faire: ce qui va se voir en premier est la référence au divin. C’est ce qui va déterminer l’orientation de l’oeuvre.

Perplexe, disais-je, parce que la première impression ressentie à la lecture de ce court texte était bel et bien que j’avais affaire à un plaidoyer involontairement déiste. Mais, plus grave, à mon sens, mon malaise venait de l’impression (soleil levant), du ressenti, d’une inclination à l’extrême-droitisme. Impression soulevée par le positionnement de l’auteur qui se place lui-même en sachant, à part, au-dessus. Mythe heideggerien de la montagne, mauvaise compréhension de Nietzsche, la totale. Nietzsche n’est pas, ne peut pas être, l’idéologue de l’extrême droite qu’on voudrait nous imposer. Il n’est pas dangereux, définitivement, parce qu’il n’est que pensée. La réponse la plus malhonnête à cette affirmation est que croire Nietzsche exempt de critique est un mensonge vital en soi. Il est évident que seule la compréhension, l’interprétation, de Nietzsche, peuvent amener à des dérives non incluses dans l’oeuvre initiale. Le meilleur exemple est Heidegger. Nietzsche peut se comparer à un alcool trop fort, du genre mescal, hallucinogène, et à ne pas mettre entre toutes les mains. N’allez pas conclure que je me vanterais d’en être. Nietzsche continue de me poser beaucoup de problèmes. Mais, s’il est admissible qu’il a dénoncé sans ambages et sans espoir de retour, à moins qu’il ne soit lui-même éternel, toute croyance, en commençant par dieu, et en soulignant que, plus jamais, aucune autre croyance ne pourrait remplacer celle-ci, aucune, serait-elle, par exemple, politique, occurrence qui ne fait pas partie des quelques unes envisagées par notre auteur, rien, donc, ne pourrait jamais nous consoler de la perte de dieu, il n’a pas, quant à lui, établi de hiérarchie entre les possibles qui s’offrent à l’esprit humain pour combler ce vide, n’a énoncé aucune aristocratie dans les croyances, ne s’est pas placé, lui, d’un point de vue individuel, si ce n’est, finalement, pour conseiller la danse. Toutes les interprétations brutales de ce philosophe délicat sont dictatoriales, sans exception. Pourquoi, après toutes ces années, est-il encore possible de s’aveugler sur son côté néfaste pour ses interprètes? A part Rosset, qui a ressenti la nécessité de promouvoir la “joie” en manière de remède au poison nietzschéen, ou Deleuze, peut-être, l’histoire de la pensée post-nietzschéenne regorge de dérives impérialistes. La plus évidente preuve de ces allégations nous vient de l’adhésion ou non au mythe de la “montagne”, heideggerien, hitlérien, le mythe de la race supérieure, phénotypiquement ou intellectuellement, de tous ceux qui se jugent au-dessus de tout ça, en particulier de l’idée très empoisonnante de dieu et qui la renvoient, avec d’autres, d’un revers de main. Un revers de main qui se voudrait claque et qui n’est qu’aveu de faiblesse.

mardi 29 septembre 2009

Gardons-nous à droite, gardons-nous à gauche...

Bon, je reconnais, j’ai une formation scientifique et non littéraire ou philosophique. A ma décharge, je voudrais signaler quelques noms d’ancêtres glorieux: Pascal, mathématicien, Thallès, Einstein, Heisenberg, tous les pré-socratiques et, d’une manière générale, tous les tenants d’un savoir qu’on a aujourd’hui tendance à catégoriser, ce qui n’a pas toujours été le cas. L’une des images à portée philosophique que je retiens de ma formation est celle des îlots. L’esprit commun retient du savoir qu’il est un archipel d’îlots séparés par une mer infranchissable. Dans cette vision, le savoir serait la cause qui permet de faire baisser le niveau de cet océan, ce qui aurait pour conséquence de nous autoriser à découvrir, au final, que l’archipel est un continent, que chaque île est reliée à sa voisine, à toutes les autres, pour peu qu’on ait réussi à faire baisser le niveau de manière satisfaisante. Pas de réelle différence, en vérité, entre le savoir sous sa forme que nous appelons mathématique, physique, chimique, littéraire, historique, sociale, humaine ou bien philosophique. Sous cet angle de vue, la philosophie devient pourtant, inévitablement, la science qui réunit toutes les autres. Le philosophe est l’omniscient absolu. Et la philosophie, la reine des clés du savoir. Il n’y a aucun concept qu’un philosophe ne soit capable d’appréhender, serait-il estampillé scientifique.

Qu’est-ce que la philosophie? Au sens commun: amour de la sagesse (philo: aimer, sophie: sagesse). Contresens aujourd’hui généralement admis. Nous le devons à Socrate, qui philosophait en mourant, d’où l’interprétation la plus répandue: philosopher, c’est apprendre à mourir. Un philosophe est le contraire d’un sage. Sans épiloguer, disons que la sagesse suppose une certaine résignation que le philosophe refuse. Démonstration à l’emporte-pièce: si les philosophes étaient des “sages”, ça se saurait. Donc, second essai, proposons: amour du savoir. Là, vlan, on tombe sur ma formation scientifique. Peut-on tout savoir? Le philosophe, s’il court après le savoir, a-t-il l’ombre d’une chance d’y parvenir? Que nenni, m’enseigne mon parcours. A l’état brut, ça donne: quelle que soit la forme choisie pour la mesure du savoir, par exemple, excellent critère, l’épaisseur de l’encyclopédie universelle, la courbe de l’ignorance, elle, est, de toutes les façons possibles d’envisager le problème, une courbe exponentielle. Rien, en mathématique, ne peut croître plus vite qu’une exponentielle. CQFD.. L’ignorance dominera toujours le savoir. Ce que, de manière populaire, nous pourrions traduire par: je sais que je ne sais pas. Facile à comprendre: plus j’ai de solutions aux problèmes que je me pose, plus ces réponses ouvrent la porte sur d’autres questions, questions que je ne pouvais pas entendre dans l’état de conscience qui précédait. Conséquence, si philosopher est synonyme de savoir, la quête est dès l’origine réfutée: nous ne pouvons pas savoir. Voir Heisenberg. Le philosophe en devient immédiatement ce que les gens en pensent: un pignoleur. Troisième essai: l’amour des questions, du questionnement. Là, on s’approcherait, à mon sens. Même si question ne se dit pas “sophie” en grec. L’amour de ce qui persiste au-delà des réponses. L’amour du vertige. La passion du questionnement. Une tendance actuelle est plutôt de considérer la philo comme l’art des réponses. Le philosophe se fout des réponses. Ce qui l’intéresse, c’est la question suivante. A cet égard, dieu, par exemple, pourrait ne pas être un sujet pour le philosophe, du moins sous son aspect réponse, qui est, reconnaissons, le plus répandu, puisque seule la question est sujet. Et revoilà dieu....

J’avais pourtant pris la résolution de ne plus en discourir, au prétexte que discourir est accréditer, rien à faire, le revoilà.. Ce qu’on jette par la fenêtre revient par la porte ou par la canalisation des toilettes. Dieu, en ce moment, c’est un sujet. Un abominable sujet. De partout, il nous revient, insidieusement, inexorablement. La philosophie analytique, par exemple, qui nous remet l’hypothèse sur le grill. je cite: “ à l’opposé de Laplace, considérer l’hypothèse dieu”... L’argument est de considérer la chose, peser le pour, le contre, voir les apports, les défauts, et de choisir en toute logique entre oui ou non. Mon oeil!... Il ne s’agit de rien d’autre que de réintroduire dieu en philo... En sciences, pareil. La nouvelle tendance est de considérer comme obsolète l’idée selon laquelle le savoir fait reculer les mythologies. C’est bien connu, depuis qu’on sait ce qu’est un volcan, Vulcain a un peu séché. Et bien ces idées sont “obsolètes”.. Paradigme périmé.... Il est possible, selon les tenants de la nouvelle (nouvelle, tu parles!..) théorie, de concilier démarche scientifique avec conviction religieuse.... Et, bien entendu, dans un cas comme dans l’autre, c’est celui qui refuse l’idée même d’un dieu qui passe pour un psychorigide, un suranné, un désuet, un archaïque. Ben tiens!.... Ce qui se passe ici est tout bonnement un drame pour l’esprit humain, un recul de plusieurs siècles, un renoncement à la lumière. Dieu revient!.. Au secours!.. Avec lui, les boniments sur le dessein intelligent, les intégristes, les préceptes moraux liberticides. Je ne dis pas que nos “philosophes” analytiques, nos “scientifiques” croyants sont eux-mêmes des intégristes. Je prétends qu’en ramenant dieu dans la sauce des idées et de la science, on ouvre la porte à toutes les convictions organiques en leur donnant du crédit. Une statistique récente montrait qu’un nombre très important d’étudiants en biologie, la science de la vie, hein, qui, à priori, devrait enseigner à quel point les mécanismes vitaux sont similaires d’un bout à l’autre du règne animal, une part proche de la moitié, donc, des étudiants, ne croyaient pas à la théorie de l’évolution et ne s’accordaient aucune parenté avec les primates. Ici, en France. Je vous raconte pas aux Etats-Unis.... Dieu est, devrait être, strictement, une affaire personnelle.... Rien de cette conviction ne devrait déborder dans le domaine public. Enseigner en intégrant la notion de dieu, c’est enseigner dieu.... Penser en intégrant l’hypothèse de dieu, c’est croire en dieu... Que chacun d’entre nous soit, un jour ou l’autre, amené à faire intimement le bilan de sa conviction, certes. Que cette conviction soit ramenée dans le champs du débat, acceptée comme hypothèse de travail, soumise au respect par autrui et, bientôt, indiscutable pour cause de ce même respect établi et estampillé, là, je crains qu’on y perde vraiment une part de la pensée antérieure, en particulier la part très importante de tous ceux qui, avant nous, ont, sur leur intime conviction, remis l’existence d’un dieu en cause. Je ne peux pas croire que ce retour du divin ne soit pas dû à des gens qui, eux-mêmes, ont des convictions religieuses, et qu’il ne s’agit pas ici d’une tentative de réinstaller le divin dans nos sociétés, souvent décrites comme en perdition, aveugles, éperdues, au prétexte qu’elles n’auraient pas su remplacer les bonnes vieilles valeurs par de nouvelles qui soient aussi structurantes. Je vous l’annonce.. Dieu est de retour.... Dans peu de temps, je suis certain qu’on le retrouvera au sommet de l’Etat.

lundi 21 septembre 2009

Provocation et surhomme

La provocation à l’excellence est une attitude assez uniformément présente dans les rapports humains. C’est un concept, je le crains, assez universel. Il s’applique aussi bien à ceux qui font profession d’excellence qu’à ceux qui y renoncent. En d’autres termes, aussi bien à ceux qui s’aventurent à penser de manière novatrice et qui , confrontés aux coups de boutoir de leur entourage, au sens large, se sentent constamment incités à se surpasser, à s’exposer encore, parfois de manière très primaire, souvent sous forme de coups bas, qu’à ceux qui y renoncent, la majorité, hélas, qui, ayant entrevu un instant la hauteur de l’enjeu, sombrent presque systématiquement dans la violence, imputable à la douleur inhérente au renoncement, s’abandonnent à la facilité du “détruire” plutôt qu’à la tâche du “démontrer”. Ainsi en va-t-il, me semble-t-il, de tous les sales gosses qui insécurisent joyeusement nos cités et qui s’en prennent, assez généralement, aux institutions qui, à leurs yeux, deviennent le symbole de leur contradiction. Je prétends qu’il y a une part de reddition dans la délinquance. La provocation à l’excellence est devenue si banale qu’on ne s’aperçoit presque jamais que c’est elle qui provoque, chez certains d’entre nous, le passage à la destruction. La pression est énorme. On ne devrait pas en vouloir à tous ceux qui ploient sous ce joug. Mais, si elle est, à mon sens, pour une part, responsable de beaucoup des maux de notre jeunesse, je pense également qu’elle est responsable d’une part de l’absence patente de ceux qui relèvent le gant, les intellectuels, dans le paysage culturel actuel. La capacité d’analyser le phénomène n’est pas, pour ceux-là, qu’un avantage. Elle provoque généralement chez eux ce qu’il est convenu de nommer “tentation de la montagne”. Un isolement volontaire, une considération définitivement infinitésimale pour la “plèbe”. Les exemples ne manquent pas de haine pour les intellectuels puissants qui auraient révélé la nature profonde de l’esprit humain. Bien délicat est le chemin qui consiste à refuser, d’une part, l’isolement volontaire et plein de dédain de celui qui est conscient dans le même temps qu’on refuserait, avec la même volonté, les pulsons destructrices. De cette constatation découlent une foule de clés de compréhension de nos sociétés modernes. L’abhorration des intellectuels autant que la condamnation consensuelle de tous les déviants violents, qui ne manifestent, en fait, que leur impossibilité de régenter l’énorme pression que, tous, nous faisons peser sur leurs épaules. Dans ce contexte, la réaction des intellectuels n’est pas la pire. C’est pourtant celle que, tous, unanimement, les tenants du bon sens s’acharnent à éradiquer. Comme si l’exhortation à l’excellence soulignait de manière évidente l’incapacité du plus grand nombre à affronter son indigence intellectuelle. Vous avez dit “surhomme”?

mardi 15 septembre 2009

Dieu n'est pas mort : il n'est pas...

Rien n’y fait. J’ai beau me sermonner, me contraindre à l’étude, tenter de me rendre aux arguments adverses, de les entendre, ad minima, je suis navré, rien n’y fait, je ne peux décidément pas m’intéresser aux philosophes qui font référence au concept divin. Je n’ai pas même parlé de ceux qui croient. Je dis bien référence. Je suis désolé, non, vraiment, dieu n’existe pas. Dieu n’a jamais existé. Le concept de mort de dieu est déjà, pour moi, limite. Affirmer cela, c’est exclure de l’étude à peu près tous les philosophes aujourd’hui appréciés, c’est créer une énorme parenthèse dans l’histoire de la pensée qui commencerait à Platon et se terminerait aux alentours de Nietzsche, Freud et Husserl. Comparaison n’est pas raison, c’est entendu. Je vais néanmoins vous livrer une explication comparative. Avant Copernic et Galilée, la Terre était considérée comme l’astre principal de l’univers autour duquel tout s’organisait. Cette conception est tombée d’un coup. Il y a un avant et un après. La conception terro-centriste de l’univers fait aujourd’hui sourire et, si nous considérons la pensée qui a précédé, ce n’est qu’à titre anecdotique, comme une curiosité. La pensée actuelle sur la situation spatiale de la Terre dans l’univers ne prend à aucun moment en compte l’idée qui l’a précédée. L’antique pensée est risible, ridicule, totalement obsolète. Si dieu n’a jamais existé, je le crains, nous ne sommes pas encore entrés dans l’aire où cette pensée est ridicule. Nous sommes, objectivement, dans un entre-deux, cette période où certains des contradicteurs, dans le sillage de Galilée, sont capables de se renier devant les Hommes pour préserver leur intégrité. Pourtant, l’aventure intellectuelle consistant à considérer que l’esprit humain s’est égaré pendant de nombreux siècles est possible. Elle suppose de jeter aux orties un ensemble de penseurs assez impressionnants, peut-être trop impressionnants, Kant, Rousseau, Spinoza, Platon, Hume, Pascal, la liste en est infinie.... Tous ces personnages ont raisonné le concept de dieu. Pas forcément pour l’accréditer. Du moins lui ont-ils tous donné corps. Jetons-les, juste un instant, et envisageons le paysage philosophique une fois leur disparition acceptée. Je suis certain que, pour beaucoup, nous sommes dans un désert. Rien!.. Il ne resterait rien!.... C’est une vision absolument fausse. Qui serait capable de m’affirmer que le marquis de Sade était croyant? Ou bien Robespierre? Restif de la Bretonne? Villon? Casanova? Quelqu’un peut-il m’affirmer que Michel Ange était croyant? Vous avez regardé ses peintures? Le problème, c’est que l’église a longtemps été le seul mécène. Qu’auriez-vous fait? Crever de faim ou peindre des anges sexués? La plupart d’entre nous aurait, j’en suis convaincu, peint des anges sans sexe. Jetez un oeil aux peintures de Michel Ange. Ce type ne croit pas. Transposé à notre époque, la question serait: croyez-vous vraiment que l’intégralité de l’art contemporain peut se résumer à ce qu’en expose Mr Pinault dans son nouveau musée de Venise?


Le problème que nous pose la religion, c’est qu’elle est devenue si incontournable, naturelle, que vous ne pourrez jamais accéder aux canaux de la renommée si vous la niez. Renommée, ceci m’amène, personnellement, à Brassens, qui l’a si bien dénoncée. Brassens, fervent croyant et, par là, pour moi, forcément insignifiant. Le piège, avec les croyants, c’est que le débat n’est pas favorable à l’hypothèse de la non-existence. En débattant, vous accréditez. Dieu n’a jamais existé, tout le monde, maintenant, en est à peu près d’accord. Son refuge est le fait que, puisque nous acceptons d’en discourir, c’est bien la preuve qu’il existe, au moins dans l’esprit des Hommes. Dieu est donc obligatoirement un sujet pour qui veut entretenir commerce avec les Hommes. Fondamentalement, donc, la négation de dieu comporte une certaine exclusion de la société des Hommes. Du fond de ma cave, j’en accepte l’augure: ne parlons plus de dieu. Ni de plus aucune de ses déclinaisons, serait-elle estampillée du sceau philosophique. Avec l’eau du bain divin, jetons le bébé flétri de la pensée divine. Cette attitude, choisie, dont je suis le seul responsable, me condamne à l’isolement. Parfait!... Si je ne dois être qu’un caillou blanc sur le chemin de la lumière, je serai ce caillou. Je l’accepte. Je crois que c’est plutôt la majorité du genre humain qui ne l’acceptera jamais, au nom de valeurs sur quoi il refuse définitivement de s’interroger et qui, dans quelques siècles, seront immanquablement aussi ridicules que l’idée selon laquelle la Terre pourrait être plate.... Il nous appartient, parce que nous sommes vivants dans cet entre-deux plus haut décrit, de prendre conscience du ridicule de l’idée même de dieu et de marquer aussi catégoriquement que nous le faisons pour les sciences avec Galilée, par exemple, ou bien Newton, le moment où l’idée de dieu a commencé de sombrer dans l’obsolescence. Il nous appartient aussi d’inventer une philosophie faisant l’économie du détour par le concept de dieu. Pour cela, nous disposons d’outils au moins aussi efficaces que pour l’autre, des philosophes pré-platoniciens, en passant par Nietzsche, Palante, de Gaultier, en nous appuyant sur une pléiade d’auteurs athées voire anticléricaux, jusqu’à Onfray. En oubliant dieu et la religion, en les faisant passer de l‘actualité à l’histoire de la pensée, en les évacuant définitivement. La tâche ne semble pas si ardue.

jeudi 18 juin 2009

Malgré une apparence anodine, .... de l'essentiel...

Athée, je le suis, mais, contrairement à ce que vous en croyez peut-être, au fond, je ne le suis pas de manière raisonnée, intellectuelle, mais bien plutôt de manière sensorielle, ontologique. J’ai beau chercher le pourquoi, je ne le trouve que très modestement. Je fais partie de ces humains qui ne voient rien au fond du ciel, depuis toujours, probablement. Ce flou relatif sur l’origine de ma conviction ne m’empêche pas, renforce même, est-on jamais libre?, ma recherche d’esprits comparables, athées par nature. Je crois pouvoir dire que l’on a une tendance prononcée à dater l’athéisme, radical ou non, son apparition, au siècle des lumières qui, il faut le reconnaître, a introduit un coin assez efficace dans les relations de l’Homme à ce qu’il nomme “dieu”. Je ne crois pas me tromper si j’affirme que les laïcards militants passent pour être plutôt une forme d’esprit “moderne”, plutôt 19°, 20° qu’autre chose. Et bien c’est une vue de l’esprit totalement battue en brèche par la lecture, l’intérêt qu’on peut porter aux... épicuriens. Un siècle avant la naissance de l’autre. Aucun de ces vaillants ancêtres ne croit à l’immortalité de l’âme. Et le premier, figurez-vous, à introduire ce concept, c’est ...... Platon. Grâce lui soit rendue à jamais!... Ce cher homme nous a légué le pire du pire de la décadence de la pensée. Si, comme moi, vous êtes , plus qu’athée, un peu enragé contre la religion, je vous déconseille d’emblée la croisade anti-Platon. Autant tenter de vider l’océan avec une paille.... Vous n’avez que peu de vie... Utilisez-la plus efficacement. Platon, vous ne vous rendez pas compte. Le sommet absolu... Le temple inviolable, le sacro-saint.... Platon, vous savez, Le Banquet... Mais si, ce texte où il fait parler Socrate.... Socrate, au passage, athée. En plus, Socrate, lui-même, pas une ligne. Tout ce qu’on en a, c’est ce que Platon nous en a transcrit....

Et ben voilà.... Tout est dit. Normalement vous l’avez vu. Je vais vous aider quand même. Platon, c’est un type qui passe à la postérité non pour ce qu’il fait mais pour ce qu’ont dit d’autres, qu’il aurait soi-disant retranscrit fidèlement. Vous pouvez croire que cette dernière phrase pourrait être ne serait-ce qu’un tantinet vraie? Evidemment non. Ce n’est pas Socrate qui parle, c’est lui, Platon. Lui, il n’est pas assez puissant pour transmettre sa propre parole. Il se réfugie derrière celle d’un autre, d’autres.... Et c’est ce type-là qui pose le concept d’immortalité de l’âme.... Tic, tac, tic, tac, tic, tac... Ça y est? Ben oui, évidemment, son oeuvre à lui est absolument indigente... Il est entouré de types qui ne croient pas du tout que leur esprit leur survivra autrement que par ce qu’ils ont créé.... Et lui, qui n’a aucune envergure, évidemment, il conçoit le principe de la permanence de “quelque chose” de l’être humain après sa mort.... Rien qu’une réaction de dépit, d’envie, de jalousie....

En plus, Socrate est absolument incroyable... Absolument incompréhensible.... Pour nous... Il ne veut rien laisser. Ni écrit, ni pensée, ni rien... On jurerait qu’il a accompli sa vie et qu’il juge qu’elle se suffit en soi. Lisez Sénèque à ce sujet.... Pas un de nous, même moi, qui écris tellement, ne peut rivaliser avec ça... Une vie, point barre... Ça fout la trouille, non?...

Certains pensent que le “meurtrier de dieu”, au sens nietzschéen, est “l’homme du ressentiment” ( au sens nietzschéen également)...... Le jaloux, l’envieux, l’aigri... Vous savez quoi? Peut-être est-ce son meurtrier, mais, dans tous les cas, je vous l’affirme, c’est, en fait, son créateur......

A tous ceux qui auraient à peu près saisi la portée de ce qui précède et qui auraient encore des protestations intestines au dévoilement de la réalité que suppose ce texte, je tiens à indiquer qu’il existe au bas de ce message un lien intitulé “commentaires”... qui leur est ouvert, à la manière d’un déversoir, de haine ou d’autre chose.....

lundi 15 juin 2009

Ange déchu....

Il m’est arrivé aux oreilles une émission au cours de laquelle un “expert” en la chose nietzschéenne semblait prétendre, si j’ai bien compris son propos, que la mort de dieu annoncée par le célèbre moustachu ne pouvait provenir que d’un être humain lui-même partie intégrante de la “maison commune” du christianisme. Jamais l’expression “ sur le cul” n’a été aussi appropriée, pour ce qui me concerne, à l’ouïr d’une telle phrase. Chrétien, Nietzsche, là, je vous avoue!!!.. Une fois la stupeur passée, je me suis néanmoins mis à réfléchir à la portée de l’allégation. Au fond, tout le monde a le droit de proférer des âneries, serait-ce sur les sujets les plus délicats et il nous appartient de démontrer que c’en sont. Au fond, cet apparent paradoxe, celui de traiter Nietzsche non en tant qu’athée mais en tant que croyant lui-même peut amener un certain nombre de réflexions. D’abord, les raisons même de son meurtre, puisque c’est de cela qu’il s’agirait ou, du moins, de l’annonce de ce meurtre. Nietzsche pourrait avoir été motivé par le dépit. On lui aurait tué son dieu, dont il aurait eu tant besoin, ce qui le rendrait très haineux envers les meurtriers. D’où l’avalanche de vilenies dont il gratifie le genre humain. C’est faire de Nietzsche l’homme du ressentiment, qu’il accuse, justement, de la responsabilité du meurtre. Curieux paradoxe. Nietzsche pourrait également être le chrétien par qui l’ombre vient. L’ange déchu. Le meilleur d’entre les chrétiens qui révèle la fin du père. En gros, satan. Et nous y voilà. Vous voyez, hein, on finit toujours par comprendre les dessous de la pensée de nos contemporains. Le monsieur invité par la radio pour nous enseigner ses conclusions sur la mort de dieu, lui, il a une opinion très tranchée: Nietzsche n’est autre que le diable. C’est amusant, mais cette idée me rappelle quelque chose..... Moustachu, cornu, la queue en pointe. Ça lui irait sûrement parfaitement. Dans le temps, on disait: il vaut mieux entendre ça que d’être sourd.

lundi 8 juin 2009

Philosophie pratique

Allez, je vais vous la faire mépris et suffisance. Vous savez, le type qui sait et vous écrase de son savoir. Je me suis levé du mauvais pied. Pardon!... Coupable mais pas responsable, vous connaissez? Il faut que je vous dise: j’ai fait des études de physique. Des grosses, hein, pas le petit rien. Du solide. La relativité, je connais. Pas tout à fait la générale mais la restreinte, ça va, parfait. Einstein est un type absolument ahurissant. Il débarque et on apprend avec lui que tout est plus ou moins faux. Du moins que ce que l’on voit n’est pas crédible. Vous avez entendu parler de Newton... La pomme, bing, sur le crâne, eurêka!!... Albert nous dit que, contrairement à ce qu’on voit, puisque la pomme bouge, alors, son temps propre n’est pas celui de Newton. Pas non plus celui de la Terre, qui est le référent immobile de l’histoire. Si Newton, à ce moment-là, se comporte en humain, bougeant la tête de droite et de gauche, vlan!... son temps, celui de son regard n’est plus non plus celui de la pomme ni celui de la Terre. Si le vent souffle, agitant les branches du pommier, ce qui est une bonne hypothèse pour expliquer la chute de la pomme, du coup, la branche n’est plus dans le même temps que la Terre, pas plus que Newton, pas plus que la pomme. Une Terre, un pommier, une pomme, un homme, chacun son temps. A cause du mouvement. D’accord, la correction de temps s’effectue à la marge. Dans la réalité ( une pomme se détache et tombe sur la tête de Newton..), les corrections de temps imposées par la théorie d’Einstein sont négligeables. Négligeables mais pas fausses. Si vous voulez vous envoyer le calcul de probabilité qui aboutit à la rencontre de la pomme et de la tête, je vous souhaite bon courage. Dans ce cas, dit cas limite, la théorie est beaucoup trop puissante et s’avère apparemment moins efficace que le “bon sens”. Le problème, c’est que le bon sens cesse très rapidement d’être opérant. La plupart des phénomènes naturels observés de nos jours lui échappent. Ce que Einstein a trouvé s’applique absolument partout et en toutes circonstances, serait-ce à la marge, le bon sens assez peu. Le coup de grâce, de massue, est asséné par un petit copain d’Albert qui joue dans la même cour de récré que le grand génie. Il s’appelle Heisenberg. Werner Heisenberg. Albert nous enseigne la limite de nos sens, Werner nous démontre, et là, il faut accorder à ce mot tout son sens, démontre, sans possible contestation, ne protestez pas, sans contestation, que, non seulement, on ne doit pas se fier à ce qu’on voit mais, qu’en plus, on ne peut pas savoir. Le principe d’incertitude, ça s’appelle. Vous avez un objet en mouvement: le principe vous enseigne que soit vous connaissez sa position soit vous connaissez sa vitesse mais que vous n’aurez jamais accès aux deux en même temps. Mieux!... Que la mesure de l’un perturbe l’autre. Ce type nous abasourdit littéralement: il établit une limite à la connaissance. Avant lui, on est dans un univers douillet qui repose sur une idée assez extravagante, si l’on y pense: ce que l’on ne sait pas, on le saura un jour. Lui, Werner, il met le holà. Ben non!.. Il y a des choses qu’on ne saura pas, jamais.... Du coup, le pauvre Werner, il sombre dans la philo... Pour un physicien, c’est quasi la décadence. La philo!....

Toute cette diatribe pour répondre à une idée de plus en plus répandue: il n’y aurait plus de philosophes. Je souscris. Et je suis assez en accord avec ceux qui la profèrent lorsqu’ils prétendent que nous n’avons plus sur terre que des vulgarisateurs ou des professeurs de philosophie. Des gens qui, en fait, ne font que recycler ce qui a déjà été pensé. Plus aucun penseur véritable. J’en entends qui prétendent que ce qui nous manque, ce serait des poètes, des littérateurs, qui, loin d’avoir le but de philosopher pour philosopher, nous inciteraient à penser par la bande, autrement, de manière plus novatrice. Cette diatribe pour rappeler simplement que certains scientifiques s’y entendent également pour nous poser des problèmes que seule la raison peut appréhender. Les scientifiques ne sont pas que des gens qui bidouillent pour que votre portable soit de plus en plus efficace et performant. Sans arrêt, ils lèvent des lièvres que notre raison ne peut digérer autrement qu’en les conceptualisant, qu’en philosophant.

samedi 6 juin 2009

Catastrophe

Si vous vous intéressez à l’histoire de la pensée, il ne vous aura pas échappé que le catastrophisme est depuis longtemps présent dans l’esprit des humains. La religion, elle-même, est basée sur l’idée d’une catastrophe finale, l’apocalypse, qui adviendra quelque jour, amenant avec elle l’ordre éternel et immuable d’un dieu, apportant au genre humain, enfin, la justice, l’égalité, la paix, l’éternité, bref, tout ce dont il rêve sans jamais l’avoir. Lorsque la Terre tremble, lors d’un tsunami, de toute autre manifestation catastrophique naturelle, la plupart des êtes humains voient dans ces drames la manifestation d’un dieu mécontent, la punition de leur vil comportement. La religion mise à part, est-ce possible?, l’histoire de la pensée humaine ne manque pas de prophéties catastrophistes, vous annonçant un déluge si jamais nous persistons dans telle ou telle attitude. Les progrès scientifiques, par exemple, sont générateurs de beaucoup de ces peurs. Le train, l’automobile, censés dénaturer la physiologie même des individus, l’électricité, l’envoi de fusées dans l’espace, la bombe H, l’énergie nucléaire, l’informatique, internet, toutes ces choses ont généré leur lot de prévisions apocalyptiques.

Ce qui arrive au climat terrestre, que je ne songe pas un instant à remettre en cause, le bouleversement climatique qui nous attend, avec de plus en plus de certitude et probablement à une échéance bien plus proche que ce que nous en imaginons, cet événement, à son tour, génère son lot de prophéties de fin du monde. Encore une fois, je ne nie pas que la Terre va changer. Je ne nie pas que la vie sur Terre va être bouleversée, profondément modifiée. Ce que je prétends, c’est que ce n’est pas le signe d’une fin. C’est le signe d’un changement. Et si nous nous mobilisons, ce n’est pour aucune autre raison que de vouloir que ce qui est perdure. Ce que nous voulons sauver, c’est ce monde-ci. Parce que nous le trouvons beau comme il est. Remarquons que nous ne savons absolument pas ce qu’il sera. D’emblée, nous refusons de suivre son évolution. Je dis bien évolution. Il ne s’agit en rien d’une fin. Le monde d’après la catastrophe climatique sera différent mais il sera. Le problème, pour nous, c’est de faire la différence entre le catastrophisme prophétique ambiant et la réalité d’une éventualité de plus en plus inexorable. Le catastrophisme, qu’on le veuille ou non, y compris sur la crise climatique, c’est un gouvernement par la peur. Tout se passe comme si nous avions devant nous un mur et que nous étions en train de nous précipiter dessus, l’abolissant, et, par là, libérant ce qu’il cache, en gros, l’enfer. Cette vision est totalement fausse. Il n’y a pas de mur. Nous allons passer, insensiblement, d’un état à un autre sans véritablement nous rendre compte d’un passage brutal qui n’aura pas lieu. A tel point que je vous mets au défi, et quiconque, d’ailleurs, de nous dire si nous y arrivons, à cette limite, ou bien si le monde que nous voulons sauver est déjà derrière nous. Il n’y a pas plus d’enfer sur Terre qu’il n’y a de paradis. Sur Terre, il y a la vie. Installer la population mondiale dans la crainte d’un avenir apocalyptique n’est certainement pas la meilleure chose à faire pour assurer à cette population un avenir vivable.

Je pense me connaître assez bien et, par une outrecuidance douteuse, vous connaître également assez correctement, pour savoir qu’il n’y a qu’une seule peau qu’il m’intéresse de sauver et que c’est la mienne. Vous aurez beau pousser des hauts cris, je peux vous donner des tas d’exemples où l’être humain, acculé, peut en venir à sacrifier sa propre famille. Ne nous mentons pas, si la crise climatique nous interpelle, c’est uniquement dans le sens où elle modifierait notre propre espérance de vie. Les baleines, c’est très joli, les ours blancs sont des animaux magnifiques, les papillons font la joie du regard, les abeilles sont des animaux captivants, les habitants des îles du Pacifique promises à l’engloutissement sont sûrement des gens très respectables, très amicaux, indispensables, mais, dans le tréfonds de notre esprit, tout cela ne vaut pas grand chose par rapport à nous-mêmes. Ainsi sommes-nous. Le jugement n’y changera rien. Ce n’est pas bien? La belle affaire. C’est en nous et la seule chance que nous pourrions avoir de le dominer, ce serait de commencer par l’admettre. Le problème que nous pose la crise climatique, c’est que nous en sommes à la fois les acteurs et les victimes potentielles. Acteurs, je crois que nous sommes prêts à l’entendre. Les humains qui, aujourd’hui, n’ont pas compris que c’est leur mode de vie qui conduit au changement climatique sont de moins en moins nombreux. Pour autant, les modifications de ce comportement ne s’opèrent qu’à une vitesse très lente. C’est que, victimes, nous ne sommes pas convaincus de l’être. Nos actes vont conduire à un bouleversement, certes, mais pour les autres. Encore une fois, les abeilles, les ours, la moitié du règne animal, les îles Maldives, le delta du Gange, tout ça va disparaître mais, moi (sens générique), je serai encore là. Je suis donc confronté à un choix simple: pourquoi modifier quoi que ce soit à mon confort de vie puisque, si catastrophe il y a, je n’en serai pas la victime directe? Les êtres humains, la majorité d’entre eux, ne sont pas armés pour résoudre cette contradiction. Nous (il conviendrait d’expliciter ce “nous”) tentons de les convaincre qu’il sont en train de se mettre un pistolet sur la tempe et d’appuyer sur le levier alors que, vu de leur côté, ils sont, au contraire, en train d’améliorer leur sort, d’accéder au confort, à la joie du progrès, d’augmenter leur espérance de vie. La seule amorce de solution qu’on pourrait entevoir, ce serait de situer le débat sur le plan moral. Bon courage!.. Pendant ce temps, évidemment, ça chauffe... On pourrait envisager une prise de conscience sur la nécessité, à démontrer cette nécessité, de préserver le monde tel qu’il est. Mais ce monde, et tel qu’il est, c’est leur cauchemar.. C’est dans ce monde-ci qu’ils crèvent de faim, qu’ils voient mourir leurs enfants, que leur espérance de vie se réduit de jour en jour. Quelle serait la morale qui les convaincrait de le conserver tel quel?

Si vous aimez les prophéties, je vais vous en faire une. Préparez-vous au deuil, des ours, des abeilles, de certains des Hommes, parce que le bouleversement, nous allons évidemment l’avoir. Les cris d’alarme disent que nous avons dix ans pour réagir. Je prends le risque, allez, et tant mieux si je me trompe: c’est trop tard. La seule attitude qui nous reste, c’est de préparer le changement. C’est pas joli, joli, c’est terrible, c’est une catastrophe si vous voulez. Plutôt que de rêver de conserver notre monde tel qu’il est, je crains qu’il ne soit temps de préparer celui qui nous attend.

Est-il permis de faire remarquer que, dans le fond, le problème moral posé par la crise annoncée ne semble bien concerner que les élites (on peut discuter ce terme à l’infini, ça ne changera rien au sens!)de cette planète? Et est-il permis de faire remarquer que, ce monde-ci, qu’ils semblent vouloir sauver, est justement celui qui a fait leur prospérité? Je vous fiche mon billet qu’une part assez importante des Humains à qui nous tentons de brosser un tableau apocalyptique des lendemains terrestres pensent: bien fait!.... Et je suis également convaincu que cela tient pour beaucoup à qui et de quelle manière il présente cette perspective.